Un sifflet ondoyant, calqué sur le cri du coyote. Un harmonica pleureur, dialoguant avec une guitare surf emballée. Sous leurs cache-poussière de légende, les cow-boys latins des films de Sergio Leone ont tous à l'oreille une musique sidérante. Tellement canonique désormais, qu'on en oublierait presque l'insolente singularité.

Il suffit pourtant de prêter attention à la bande-son des blockbusters du moment pour constater combien l'art d'Ennio Morricone est resté lettre morte. Plus codifié que jamais, le métier de compositeur de musique hollywoodienne revient aujourd'hui à développer, comme dans une philharmonie réglée par Arnold Schwarzenegger, les basses les plus musculeuses et les éclats orchestraux d'un Wagner en cure de guarana.

Les nerfs éreintés par tant de spatialisation tapageuse, les mélomanes quêteront ailleurs le legs du maître de la b.o. suggestive. Aguerris aux sonorités les plus extrêmes, les Américains John Zorn et Mike Patton revendiquent ainsi l'influence du compositeur romain sur leur art érudit. Avec The Big Gundown, album-hommage publié en 1984, le premier osait un parallèle entre les compositions de Morricone et les expérimentations sauvages du New York underground.

Vingt ans plus tard, le second trace avec Crime and Dissonance, compilation gorgée de sons revêches, un parcours insolite au sein de cette œuvre monumentale. Plus de 400 bandes originales, des partitions orchestrales par dizaines et autant de thèmes immortels, la production d'Ennio Morricone, 77 ans cette année, intimiderait le plus zélé des compilateurs. Musicien à l'aise sur de multiples terrains sonores (Faith No More, Fantômas, Björk), Mike Patton ne s'en laisse pas conter, qui entreprend l'ascension de l'œuvre par sa face la plus obscure: oubliez le Morricone du western spaghetti. Abandonnez toute espérance de vous lover dans les sonorités doucereuses de ses thèmes de nanars érotiques, l'objet de multiples compilations.

Sur Crime and Dissonance, les violons tziganes dialoguent avec des stridences électroniques, les orgues hantés se parent de râles suggestifs et les banjos courtisent des précipités orchestraux comme échappés d'un remix funky d'Edgar Varèse. Bizarre, excessive et résolument exploratoire, cette collection recouvre peu ou prou les années 1968 à 1975. Période féconde au cours de laquelle le compositeur noircit des partitions à un rythme effréné, signant plus de 20 bandes originales pour la seule année 1968.

C'est que les mandats, dans l'Italie d'alors, ne manquent pas. Spécialisé dans une forme de série B mêlant scènes gore, érotisme soft et séquences psychédéliques, l'industrie du film italien multiplie les pellicules interlopes, ouvrant la voie au cinéma fantastique d'un Dario Argento (alors scénariste au service de Sergio Leone). Dans ce tourbillon de couleurs, de chairs et de sang, Ennio Morricone acquiert une liberté d'invention sans précédent. Condition rêvée pour un homme dont la vie s'organise depuis toujours à la périphérie du Trastevere, quartier romain de son enfance. Et qui, jusqu'à ce jour, n'a pas jugé utile d'apprendre l'anglais, considérant sans doute qu'en matière de langage universel, la musique lui suffit amplement.

Moins stationnaire que lui, sa musique a tout visité. Formée à l'école classique, sa plume tâte très tôt des registres les plus divers. Dans les années 50, le jeune Ennio pond au kilomètre des décors sonores pour d'obscures dramatiques radiophoniques, suit les séminaires de John Cage ou de Goffredo Petrassi et joue de la trompette dans l'orchestre jazz de son père. Constamment tiraillé entre musique sérieuse et compositions légères, Morricone ne tranche pas. A l'armée, il adapte pour une fanfare bonasse des airs du répertoire classique. Bien plus tard, il réalisera une réduction de la Tosca de Puccini pour petit ensemble et sampler.

Aussi, lorsque le cinéma le convoque, dès le début des années 60, Ennio Morricone est fin prêt. Prêt à offrir à la musique de film, bâtarde et jetable, sa définition la plus explosive. Parce que le genre ne connaît pas de lois, sinon celle de ne pas alourdir l'action, Morricone se permet l'impensable: dodécaphonisme avec batterie rock, sitar sur rythme de machine à écrire, «chabadabadas» de soprano classique (lire ci-contre) et klezmer lysergique, la surprise naît à chaque fois de cet assemblage inouï de timbres exotiques.

Pas étonnant que, dès les balbutiements du sampler, les producteurs hip-hop se soient approprié ses thèmes incisifs. En cannibalisant tous les sons du vaste monde, Ennio Morricone leur montrait la voie, depuis longtemps. Et les abîmes qu'entrouvre Crime and Dissonance donnent du grain à moudre à tous ceux qui cherchent, laborieusement, de nouvelles combinaisons sonores. Plus mondialiste que la world music, plus radical que nombre de compositions contemporaines, cet art azimuté est encore un défi pour toutes les oreilles. Fermez les yeux.

Ennio Morricone, «Crime and Dissonance» (2 CD Ipecac/Irascible)