Pierre Bayard. L'Affaire du chien des Baskerville. Minuit. 176 p.

«Désormais j'interviendrai»: à l'instar d'Henri Michaux, Pierre Bayard n'hésite pas à rétablir l'ordre (ou le désordre, question de point de vue). Lui, cependant, ce n'est pas la nature qu'il entend rectifier mais les œuvres littéraires. Il a déjà révélé Qui a tué Roger Ackroyd? (Minuit, 1998), cherché Comment améliorer les œuvres ratées? (2000), mené une Enquête sur Hamlet (2002). Cette fois, il s'attaque à Sherlock Holmes, détectant les aveuglements qui ont empêché le célèbre détective de reconnaître le vrai coupable au cours de ce que Bayard appelle L'Affaire du chien des Baskerville.

«Comment Conan Doyle a-t-il pu se tromper à ce point?» C'est qu'il lui manquait, explique Bayard, «les outils de la réflexion contemporaine sur les personnages littéraires», êtres autonomes, agissant souvent à l'insu de l'auteur. Enquêteur à son tour, l'essayiste refait le chemin de Sherlock Holmes et du docteur Watson, avec sa minutie habituelle. On ne dévoilera pas le résultat auquel aboutit cette relecture, ce serait éventer le charme d'une intrigue parallèle, habilement conduite. Sachez seulement que le molosse se trouve largement disculpé, que les méchants ne sont pas ceux qu'on croit et qu'un fantôme errant dans la lande devrait enfin trouver la paix.

Une démonstration qui passe par un examen critique des méthodes du détective, la dénonciation de ses faiblesses, de «sa difficulté à tenir compte de la réalité et à y adapter intelligemment sa conduite». Tout cela ne serait qu'anecdote, si cette démarche amusante n'était le prétexte à un développement théorique qui donne le vertige, comme tous les ouvrages de Pierre Bayard. Dans le cas qui l'occupe ici, il reprend les indices parsemés dans le texte, ceux sélectionnés par Holmes et d'autres, et les interprète selon sa grille de lecture, avec son brio habituel. Ce qu'il appelle la «critique policière», interventionniste, qui «vise à être plus rigoureux que les détectives de la littérature et les écrivains».

Les théories de Pierre Bayard prêtent largement à la discussion, aboutissent parfois à des impasses - Comment améliorer les œuvres ratées?, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse? (2004) - ou elles semblent se réduire à des jeux de paradoxe, ainsi Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? (2007). Mais elles sont toujours sous-tendues par un fil utile. Ici, cette vérité que toute lecture du réel est biaisée par les a priori du lecteur et peut donc être remise en question.