Et si Tchekhov était plus drôle et plus cruel qu’on ne le pensait?

Le critique et journaliste russe Alexandre Minkine a mené l’enquête pour débusquer le sens caché de «La Cerisaie» et de «La Mouette»

Genre: essai
Qui ? Alexandre Minkine
Titre: Une Ame douce
Trad. du russe par Luba Jurgenson
Chez qui ? Editions des Syrtes, 266 p.

Parfois, au cœur d’un paysage mille fois parcouru, un éclairage différent fait surgir des reliefs insoupçonnés, et la perception en est modifiée à jamais. C’est ce qui est arrivé à Alexandre Minkine au sortir d’une énième représentation (décevante) de La Cerisaie, une pièce qu’il connaît pourtant par cœur. Car, en plus d’être le chroniqueur caustique de la vie politique russe que les lecteurs du Temps connaissent, Minkine est un critique de théâtre et de littérature renommé. Ce soir-là, il bute sur une contradiction: Lopakhine, le marchand qui achètera le domaine et sa merveilleuse cerisaie à l’aristocrate ruinée, ce fils de serf, est traité de prédateur par un des personnages; pourtant, par la suite, le même Petia reconnaît en lui «une âme douce», un homme bon. Que s’est-il passé?

Le critique est aussi journaliste: il entreprend une véritable enquête. D’abord, il scrute le texte, les didascalies, les indications très concrètes, les chiffres. Il lit les lettres que l’auteur envoie au metteur en scène, aux acteurs, à ses amis et leurs réponses; dessine le contexte politique et social; interroge une actrice qui élude la contradiction en parlant de théâtre «poétique». On ne va pas révéler la résolution de l’énigme: enlevée et rigoureuse, l’analyse de Minkine se lit comme un polar.

Le deuxième volet d’Une Ame douce s’attaque aux «œufs» de La Mouette. Ici, pas de contradiction à élucider, mais une lecture attentive qui met en évidence des détails cachés. Les citations de Hamlet dans la bouche des personnages tirent un parallèle comique entre les deux pièces. Et ce livre de Maupassant que la petite assemblée lit à la veillée: il n’est pas là pour rien, Tchekhov ne laisse rien au hasard. Il s’agit de Sur l’eau, non pas la nouvelle fantastique, mais un journal que Maupassant a tenu en 1888 où il relate une petite croisière en Méditerranée (on peut lire ce texte sur Internet). On trouve dans La Mouette des phrases entières de Sur l’eau, d’une totale adéquation à la situation. Ces emprunts révèlent aussi une Europe des lettres, des échanges chaleureux entre écrivains russes et français.

Un troisième volet, «A Moscou, à Moscou!», réunit des analyses de différentes mises en scène russes et occidentales. Elles mettent en évidence les clichés qui guettent quand on s’attaque à «l’âme russe», tel Peter Stein. Mais comme le lecteur n’a pas vu ces spectacles, il est plus difficile de suivre le critique, dont on sent pourtant l’acuité. Un dernier volet traite de la citation, du fonds culturel de l’humanité qui se transmet de livre en livre depuis l’Antiquité. Minkine s’y laisse aller à son pessimisme et médite sur l’amnésie et la déculturation contemporaines. Ce n’est pas là qu’il est le meilleur. D’autant plus que ses «leçons de lecture» sont extrêmement stimulantes et donnent envie de scruter à son tour les grands textes (de théâtre, mais pas seulement) dans leur matérialité.

Samedi Culturel: Les pièces de Tchekhov ont plus de cent ans, elles sont jouées dans le monde entier. Comment expliquer que ni les gens de théâtre ni le public ne les aient lues comme vous?

Alexandre Minkine: C’est que la lecture était verrouillée par les malentendus successifs. Dans ses lettres, Tchekhov se plaint déjà de ne pas être lu attentivement. Tout est dans le texte, dit-il aux acteurs et aux metteurs en scène en quête de conseils. Ce qui semblait contradictoire, on l’a trop souvent écarté en appliquant le terme de «théâtre poétique». Tchekhov n’est pas un poète, c’est un médecin qui est confronté tous les jours à la réalité la plus sordide. Si on considère l’âge réel des personnages, leur origine sociale, les détails matériels (questions d’argent, de propriété, citations), tout devient très clair et beaucoup plus intéressant.

Nous sanglotons sur la cerisaie rasée, sur les trois sœurs qui n’iront jamais à Moscou, etc. Pourtant Tchekhov n’appelait-t-il pas ses textes des comédies?

Les personnages sont malheureux, vivent des situations précaires, conflictuelles. Si on s’identifie à eux, ce n’est en effet pas drôle. Mais Tchekhov induit chez le spectateur un effet de reconnaissance de sa propre vie qui entraîne le rire et évacue le pathos. Pour faire percevoir cela, le rôle de la mise en scène est capital, c’est la grandeur du théâtre par rapport au roman, où tout est dit.

Vous déplorez le déclin de la lecture, la baisse du niveau culturel. Les pièces classiques sont-elles encore compréhensibles aujourd’hui?

Un journal populaire qui tire à des millions d’exemplaires a publié mon essai sur La Mouette, dix pleines pages sur dix jours consécutifs (il étale fièrement les dix pages sur le plancher). Les gens se sont remis à lire Tchekhov avec d’autres clés. Ce qui était un texte classique ennuyeux, une lecture scolaire obligatoire, redevient vivant à partir du moment où l’on comprend les réactions des personnages.

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Anton Tchekhov

«La Mouette»

Firs: «Je me souviens, tout le monde était heureux, sans même savoir pourquoi… Et aujourd’hui, tous sont divisés, on n’y comprend rien»