Qui ? Victor Del Arbol
Titre: La Tristesse du samouraï
Trad. de l’espagnol par Claude Breton
Chez qui ? Actes Sud, 325 p.

Mai 1981, quelques semaines après l’échec du coup d’Etat militaire qui visait à ramener la jeune démocratie espagnole dans les bras du franquisme. María, la trentaine, meurt d’une tumeur au cerveau dans un hôpital barcelonais. Elle emportera avec elle une partie des réponses que l’inspecteur Marchán cherche en vain à son chevet. Les dernières particules d’un secret dont le roman, au fil d’une trame parfois intriquée à l’excès, va dévoiler.

Tout se noue quarante ans plus tôt. Le cœur du conflit le plus terrible pour l’Europe environnante, l’après-guerre pour l’Espagne où se règlent encore les comptes de l’affrontement sans merci qui a pris fin au printemps 1939 avec la victoire des généraux regroupés autour de Francisco Franco.

Dans ce climat alourdi par l’histoire, on souffre et on meurt avant tout victime d’appétits particuliers et de déviances privées. L’intrigue n’a donc a priori rien de politique. N’était la toute-puissance qui permet à ces appétits et à ces déviances de s’exprimer sans frein sur les plus faibles: opposants politiques, femmes, ou tout simplement anonymes dépourvus de protection particulière. Et l’omertà qui protège les criminels jusqu’au présent du récit, voire au-delà.

Tous les personnages ont, qu’ils le sachent ou non, leurs racines dans cet après-guerre sans pitié pour les vaincus. Bourreaux, victimes, fils de victimes ou de bourreaux, qu’importe, c’est à partir de là que se construit leur destin, même s’ils sont nés des années plus tard. A leur insu et dans un climat de sauvagerie qui fait écho à celle des épurations d’antan.

Cette mise en abyme permet au roman d’échapper à l’accumulation macabre, qu’il frôle de près, pour déboucher sur le diagnostic politique. Le secret qui domine l’intrigue est aussi le gardien de l’impunité. Il fonctionne comme un verrou refermant la société sur une violence jamais purgée qui finit par habiter tous ses replis, imposant sa marque aux rapports entre puissants et faibles, Etat et citoyens, hommes et femmes. Une part d’ombre que l’échec des putchistes de 1981 n’a pas, tel semble être le verdict de l’auteur, lui-même membre de la police catalane, entièrement effacée du paysage espagnol contemporain.

Pour ceux qui l’aiment très noir. Et sans sucre.