Entretien avec Jean Kaempfer

Enquêteurs, privés et "blanchisseurs", les tribus du polar

Jean Kaempfer est professeur émérite de littérature contemporaine à l'université de Lausanne. Il a co-dirigé un numéro de la revue Fixxion sur le roman policier français contemporain. Grand amateur de polars, il est l'auteur d'articles sur Jean-Patrick Manchette et Dominique Manotti.

Romanciers noirs et blanchisseurs

Eléonore Sulser

Pensez-vous que le succès d'un Joël Dicker puisse expliquer l’intérêt accru des auteurs romands pour le polar? Non, je ne crois pas. Joël Dicker a l'ambition d'être un auteur de thriller en langue française comme Maxime Chattam, comme Jean-Christophe Grangé ou Maurice Dantec. On pense aux Racines du mal, par exemple. Il importe, avec cette ambition générique du thriller à l'américaine, la longueur – à moins de 500 pages ce n'est pas du Dicker - et toute une technique narrative, la multiplication des fausses fins, la mise en abyme de l'écrivain, etc. Il y a là une tradition qui n'a rien à voir avec le polar ou le roman noir... On aime à se souvenir que Dicker est Suisse parce que ça nous honore, mais, en fait, il est ailleurs. 
De jeunes écrivains d'ici comme Quentin Mouron, ou Nicolas Verdan s'essayent au roman noir. Pourquoi à votre avis? Ce type de littérature est très codé. Pour un écrivain commençant, c'est un beau défi. Être dans le code – ce qui fixe des lisières - mais aussi surprendre, parce qu'on s'adresse à un lecteu de polars, qui est un serial lecteur. Il lit des polars à hautes doses, il veut du polar, mais il ne veut pas relire ce qu'il a déjà lu.
Cela expliquerait cette soudaine abondance? C'est une hypothèse qu'on peut faire, dans le cas de Quentin Mouron. Jérôme Meizoz a écrit du polar, pour la même raison. Peut-être y a-t-il aussi, pour de jeunes auteurs, un intérêt social. Partager un savoir sur un pays peut être une des fonctions du polar. La veine du roman noir plonge dans un contexte social très spécifié et souvent, ce sont les faces sombres nocturnes, cachées de la réalité d'un lieu, d'un pays, d'un milieu, qui sont évoquées.
Une tradition qui vient d’Amérique? Oui. Elle tire son origine du hard boiled, du roman noir américain des années 1930 façon Raymond Chandler ou Dashiel Hammett. Jean-Patrick Manchette en parle très bien. Jusqu'à Chandler et Hammett, dit-il, le polar, c'était du roman à énigme de type Agatha Christie. Il y a un crime qui est connu et qui déchire le tissu social. Le mal est métaphysique. Que fait l'enquêteur? Il rétabli la situation antérieure, il recoud. A la fin, le criminel disparaît: La seule révélation de son identité, suffit à le faire inexister ontologiquement, ainsi l'ordre est rétabli. Manchette montre qu'avec le hard boiled américain, le mal n'est plus métaphysique, mais social et politique. On peut l'identifier. Il y a des salauds. Le polar américain pointe ces salauds. Comme le mal est social et politique, le private américain doit boire beaucoup de whisky, parce qu'il sait qu'il n'en viendra pas à bout. Il peut juste tenter d'y remédier partiellement.
Beaucoup d'écrivains, notamment en France, sans faire directement du polar jouent avec ses codes... Ce sont les "blanchisseurs". Beaucoup sont publiés chez Minuit, comme aujourd'hui Tanguy Veil, Julia Deck ou Yves Ravey. Ces auteurs surjouent le code. Ils sont liés à Jean-Patrick Manchette et à Jean Echenoz qui s'est réclamé de ce dernier. Manchette, déjà, rendait la langue visible dans ses romans. Il a repris la radicalité du roman noir américain et l'a adaptée aux goûts littéraires français, en y injectant du Flaubert. Chez Echenoz, dès le premier livre, Le Méridien de Greenwich, on retrouve du Manchette. S'est développée ainsi une veine ludique. Le polar devient un lieu, où on joue non seulement du récit mais aussi de la langue.
Pourquoi pense-t-on, parfois, comme auteur ou éditeur, que le genre noir est une clé du succès? C'est l'imaginaire d'un public large. Tout le monde lit du polar. Même les intellectuels en lisent. Donc on se dit qu'on ne va pas toucher seulement le public de Zoé, par exemple, mais un public plus large, et, en prime, le public de Zoé… Il me semble qu'on peut repérer la volonté de succès à tout prix, lorsqu'on donne dans le polar psychologique glauque. Il y une pornographie du glauque. Dans ce genre de livre, on est souvent dans le tremblement devant les serials killers, devant les tueurs de petits enfants. Ça peut être intéressant, dans la mesure où ça interroge les limites de tolérance ou d'intolérance à la violence d'une société donnée. Mais, soit on le fait en en rajoutant, et ça devient pornographique; soit on le fait avec distance et, du coup, ça soulève des questions sur notre société.
Propos recueillis par Eléonore Sulser

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