jazz

Enrico Rava façon «dance floor»

Une plongée inattendue dans le «songbook» de Michael Jackson divise en profondeur le fan-club du trompettiste italien

Genre: jazz
Qui ? Enrico Rava
Titre: Rava on the dance floor
Chez qui ? (ECM/Musicora)

Facile d’ironiser. Enrico Rava qui se lance à corps perdu «on the dance floor» pour s’y trémousser sur la musique de Michael Jackson, ça vous a des airs de coup de vieux travesti en coup de jeune. Pour faire bonne mesure, le disque (sur le classieux label ECM, s’il vous plaît) s’ouvre sur l’adaptation la plus faible du projet, un «Sprechless» aux relents de Concerto pour un été: Rava mûr pour Les Coups de Cœur d’Alain Morisod, entre Arlette Zola et Toto Cutugno? Même Jazz Magazine-Jazzman, habituellement acquis à la cause du trompettiste transalpin, dénonce le «pudding indigeste» et, assez curieusement pour une revue qui prône un jazz décloisonné, convoque l’argument identitaire: Rava et sa clique pataude «oublie[nt] tout simplement de faire du jazz». Bien.

Et si l’on mettait un instant nos options d’écoute en veilleuse pour accueillir, juste par respect, les envies de jeu d’un musicien clairement peu concerné par les rêves de Top 50? Certes, et c’est déstabilisateur comme toute volte-face artistique, on perd ici ce jeu dans les interstices, fait d’hésitations et de coups d’audace, par lequel Rava depuis toujours nous touche plus que d’autres. Pertinente sur le fond, l’objection pourrait bien traduire un malaise moins avouable: quelque chose comme l’immobilisme nostalgique d’un public/d’une critique que rassure la réitération à l’identique du geste créateur (se souvenir des résistances suscitées par les mues esthétiques successives de Miles Davis).

La musique est ici l’expression exacte de ce que Rava, dans un court texte qu’il a tenu à faire figurer juste avant les photos euphoriques du livret, essaie d’expliquer sans emphase: sa rencontre, tardive, avec la comète Jackson n’a rien du flirt facultatif, elle s’est faite sur un mode frontal passionnel. Ce qu’on appelle, en amour comme ailleurs, un coup de cœur. Sur quel dispositif esthétique s’appuie-t-il pour dire cette surabondance admirative? Pas sur celui qu’il faudrait, à en croire certains: le «Parco della Musica Jazz Lab» et ses onze mercenaires pécheraient par trop de clinquant, pour ne rien dire des arrangements qui n’iraient pas assez loin dans la subversion, ou au contraire survoleraient leur sujet à une trop grande distance. On prend la liberté de traduire que le pauvre Mauro Ottolini n’est pas Gil Evans et que cette non-filiation est impardonnable.

Un peu d’humilité critique dissipe pourtant le malentendu et permet de découvrir, au-delà de nos attentes en l’occurrence déjouées, les paradigmes librement convoqués par les artistes – à savoir, d’un côté, l’Italie dynamitée et fantasmatiquement recomposée de Nino Rota et Ennio Morricone et, de l’autre, en plus atomisé, l’irrévérence ricanante de Carla Bley, voire la contestation grinçante de Willem Breuker. Le tout servi avec la pêche, et parfois le mauvais goût assumé, du Maynard Ferguson des années CBS.

Le cocktail est explosif sinon improbable, pas du goût en tout cas de la brigade du jazz, auto-investie d’une mission de salubrité artistique qui la rend chatouilleuse sur la question de l’esthétiquement correct. Le trompettiste n’en a cure, et c’est un Rava ravi que ce projet libère – nous le sommes avec lui.

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