Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Pour Michel Thévoz, «peindre, c’est prendre la liberté d’envisager les choses sans encore les penser, sans les réduire à des définitions ou des jugements.»
© Eddy Motaz

art

Quand il entend les mots «art suisse», Michel Thévoz sort son revolver

A 82 ans, l’historien de l’art publie «L’art suisse n’existe pas», un essai radical où, de Hans Holbein à Jean Otth, il analyse ce que ce pays n’a pas de distinctif

A l’étage, il a soigneusement emballé les toiles d’Emilienne Farny dans des plastiques qui rendent leur nature plus troublante encore: villas mitoyennes du périurbain romand, murs maculés de graffitis à l’aérosol traduits à l’acrylique, vieillard au dos scoliosé qui attend sa propre mort face au lac. «Ce n’est pas moi, ce vieil homme. Je ne me fringuerais pas comme ça. Mais ce sera moi. Il s’agit d’une peinture d’anticipation. Emilienne Farny avait fait de moi un portrait assez sévère qui m’a valu une certaine autorité dans mon bureau de la Collection de l’art brut. Je suis pourtant gentil.» Sur le buffet en sortant de la pièce, il a juxtaposé un globe terrestre, un crâne humain et un faux pistolet qui fait très vrai.

Dans cette vanité suicidaire, quelque chose de Michel Thévoz surgit. L’humour noir, la provocation, l’obsession de la finitude. Il écrit d’ailleurs dans son nouvel ouvrage que le seul trait positif qui distingue l’art suisse pourrait être la pulsion de mort.

Lire aussi: Une vie de peintre et de musicien tourmentée et forte: Louis Soutter

C’est un pays dont l’inexistence le hante, dont il a érigé l’amour-haine en posture esthétique. Il y aurait déjà au cœur de la notion d’«art suisse» un oxymore intolérable. Michel Thévoz reprend et précise la formule de l’artiste Ben pour le pavillon national de l’Exposition universelle de 1992, «La Suisse n’existe pas», qui avait fait un étrange scandale. Dans le portrait du pays, cruel et brillant, auquel l’historien de l’art vaudois se livre en introduction, il décrit un Etat «stérilisé par l’altitude», envoûté par l’argent et donc par la fécalité qu’il symbolise, une terre de refoulement si oppressante qu’elle attise des contre-feux, qu’elle génère des pensées radicales qui prolifèrent comme des «virus informatiques».

Hommage paradoxal

Au fil du procès, Michel Thévoz tisse en réalité un hommage paradoxal à une Suisse qui échappe par sa friabilité, sa neutralité amorphe, à l’arrogance des entités trop cohérentes: «La Suisse a la particularité d’inexister, ce qui, dans le contexte mondial de patriotisme ou de fondamentalisme assassin, l’élève au rang de modèle: elle est l’avenir du monde.»

De ce pays sans qualité, Michel Thévoz sauve les artistes marginaux, les seconds couteaux ou ceux sur lesquels pèse le malentendu. Dans cet essai composé d’articles monographiques, il pratique sa méthode intellectuelle favorite: la réaction. «C’est un procédé de ma part d’inverser l’explication ordinaire, la lecture traditionnelle. Il s’agit d’un réflexe psychologique. Dès que quelqu’un me parle, un logiciel enfoui dans ma tête inverse ce qu’il dit – ce qui génère des vérités insoutenables.» On décrit les fillettes d’Albert Anker comme d’indolores icônes d’une Suisse champêtre, Michel Thévoz y perçoit les fantasmes pédophiles. On occulte Charles Gleyre, son goût rétrograde pour l’antique, l’auteur décèle dans cette œuvre des signes évidents d’agalmatophilie, un désir sexuel qui ne s’exprime que pour le marbre des sculptures et donc pour la froideur inanimée. Quand Ferdinand Hodler est contenu dans un langage nationaliste et misogyne, ce livre le décrit comme un révolutionnaire de la représentation, un peintre dont les nuages ont une substance plus stable que les montagnes, un anarchiste de la couleur.

«La stratégie du flic»

Car Michel Thévoz ne se contente pas d’appliquer son filtre psychanalytique, d’extraire la part d’ombre, le mauvais genre derrière des peintures de bon ton. Il regarde. Intensément. Son analyse est d’abord celle d’un amoureux de l’art, un spectateur attentif qui tente d’échapper aux idées faites par le regard scrupuleux: «J’applique la leçon de Dubuffet. Si on veut rendre compte d’une peinture, il faut appliquer la stratégie du flic qui établirait un procès-verbal. On ne nous demande pas de juger mais de mesurer les distances, consigner les faits. On a été trop longtemps ému devant l’art, il faut se dégager de cette sentimentalité.»

Lire aussi:  Le message à double fond des conversations sur la météorologie

Ainsi du peintre vaudois Marius Borgeaud, un artiste modeste qu’on n’extrait en général de l’oubli que pour en évoquer la relative maladresse, qui est soumis à une enquête de proximité; ses intérieurs bourgeois sont décrits comme des champs de bataille où la perspective contrariée, le cadrage désinvolte sont les signes patents d’une subversion de l’esprit et d’une violence enfouie.

Hystérie des contraires réconciliés

Plus morale l’œuvre apparaît sur le plan idéologique, plus large est la place pour la mutinerie picturale. Dans ce pays de contenance, et même de continence, les artistes ignorent la plupart du temps le gouffre qui sépare le fond de leur forme. Michel Thévoz analyse deux destins aux antipodes, ceux de cousins paradoxaux: Le Corbusier et Louis Soutter. D’un côté, il y aurait le geste ample, presque totalitaire, de l’urbaniste, la rationalité triomphante, la Suisse travailleuse. De l’autre, le héros mutique et marginal de l’art brut. Michel Thévoz montre que la peinture de Le Corbusier est animée par les réminiscences des lupanars maghrébins et des femmes opulentes qu’il y a croisées, par des désirs enfouis, des inquiétudes silencieuses, et que l’architecte collectionnait avec ferveur les dessins «les plus hallucinés» de son cousin.

Lire aussi: Le Corbusier, une maîtrise du monde

«Qu’il y ait eu, non seulement dans le même pays ou à la même époque mais dans la même famille, deux artistes aussi extrêmes est peut-être le signe d’un certain génie suisse.» Dans cette tension manifeste, cette hystérie des contraires réconciliés, réside peut-être entière la relation de Michel Thévoz à son pays et, plus que cela, à son Pays de Vaud.

Lausanne, cette «verrue urbanistique»

Il raconte volontiers le mot que Jacques Chessex lui avait envoyé («Tu es un moraliste, le syndrome vaudois, c’est toi»). Michel Thévoz a 82 ans. Il a passé sa vie à observer et à dénoncer l’enlaidissement progressif de la ville où il réside, Lausanne: «Cela aurait dû être l’endroit le plus beau du monde, les politiciens en ont fait une verrue urbanistique.»

Contrairement à son ami Michel Contat avec lequel il a étudié à Paris, Thévoz est resté; Jean Dubuffet a voulu qu’il crée le Musée de l’art brut en Suisse. Il est resté et n’en veut à personne. Mais comme il le faisait face à son père médecin converti au catholicisme et membre d’Action française, il souhaite utiliser à plein sa capacité de discernement et de contestation: «C’est à l’école que j’ai acquis des moyens de contrepartie œdipienne. Je me suis toujours senti un intellectuel. Je n’essaie pas de provoquer mais de communiquer des choses nouvelles.»

Dans les années 1960, il était déjà conspué par une certaine gauche parce qu’il célébrait l’apport du pop art américain. Aujourd’hui, on le croit dépassé parce qu’il dénonce la nullité de Jeff Koons ou qu’il célèbre la détermination du collectionneur Christoph Blocher à constituer un ensemble inédit.

Exigence inconditionnelle de liberté

Il y a chez Michel Thévoz quelque chose de profondément suisse dans son iconoclasme pesé. Il émet les jugements les plus cruels avec une urbanité parfaite et dénonce les conventions dans une langue structuraliste. Il est lui-même un paradoxe vivant qui collectionne sur sa bibliothèque des petits bronzes de sportifs à l’effort qui doivent tout à l’art pompier et dévisagent sur ces murs l’art des fous.

Au pied de l’escalier, comme Le Corbusier qui accumulait coquillages, galets, os, il a disposé les trouvailles de sa compagne Emilienne Farny, morte en 2014. «Je l’ai accompagnée dans son choix de recourir à l’association Exit, malgré l’incroyable entêtement du CHUV à nous en dissuader. Je pensais voir débarquer la police chez nous le jour où elle est morte et de devoir affronter un procès.» Dans le combat qu’il mène depuis longtemps pour le suicide assisté et l’euthanasie, on lit chez Michel Thévoz une exigence inconditionnelle de liberté. «Je me félicite de vivre dans un pays suffisamment désenchanté, assez libéré des mythologies et des superstitions, pour que le choix de disposer de sa propre vie soit laissé aux citoyens. Il y a encore du chemin à faire, mais nous sommes à l’avant-garde de cela. Personnellement, je veux mourir de mon vivant.»

Une morale sans morale

A côté du flingue et du crâne, Michel Thévoz a posé un exemplaire de L’art suisse n’existe pas; la couverture est une Etude de fesses par Félix Vallotton qui présente des chairs affaissées, mangées par la peau d’orange. On a longtemps accusé Vallotton de misogynie parce qu’il montrait des femmes imparfaites, enveloppées, «pareilles à des négresses décolorées», disait la critique. «Peindre, répond Thévoz, c’est prendre la liberté d’envisager les choses sans encore les penser, sans les réduire à des définitions ou des jugements. Vallotton est alors le peintre (suisse) par excellence. Sa morale, c’est de ne point en avoir.» De ce point de vue, Michel Thévoz est le penseur (suisse) par excellence.


Essai
Michel Thévoz
L’art suisse n’existe pas
Les Cahiers dessinés, 240 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a