Des tripes au mètre. Les entrailles d'Adam Green, compressées dans une silhouette à peine adolescente, doivent être bien profondes pour qu'il puisse y puiser cette voix abyssale. Adam Green, avant toute chose, c'est un timbre vocal proprement extraordinaire. Du songwriter américain dont on ne connaissait que le visage poupin, on imaginait une stature de géant, un coffre ventral digne des stentors de légende. Mais le jeunet paradait sur la scène du Miles Davis Hall, dimanche, avec un physique fluet qui se rit de son énormité paradoxale. Cette force de la nature coûte au crooner, affublé de plastrons étriqués qui compriment encore un talent vocal réel: «l'Elvis des temps modernes», «le nouveau Beck», entend-t-on en écho dans la salle. Mais la facilité et la nonchalance d'Adam Green le distinguent du maniérisme du premier, de la rugosité du second.

Car c'est une aisance effrontée qui caractérise la personnalité artistique du trublion, et qui faisait dimanche, devant un public épars, le clou du spectacle. L'air de rien, à peine une goguenardise affichée, le chanteur était sur la scène montreusienne chez lui. D'un petit pas de danse esquissé, d'un pastiche d'attitude scénique de ses aînés, Adam Green aborde rondement un grand nombre de registres.

Rock'n'roll, soul, folk, le tout emballé dans une machine instrumentale qui relève plus des rondeurs de la comédie musicale, du swing cabaret millimétré, que de l'énergie brute qui fait transpirer les grands concerts. Devant une clique de musiciens mercenaires, placide, la bête de scène tient pourtant en haleine le public. Ces Américains sont décidément capables du meilleur divertissement tout en ayant l'air de penser à autre chose.

Est-ce le charisme d'Adam Green qui lui autorise un si grand naturel? A tout juste 24 ans, on parlera chez lui plutôt de métier. C'est que le vieux briscard compte à son actif déjà quatre albums solo, et un autre avec le groupe Moldy Peaches. Un passage par la scène anti-folk new-yorkaise a dû lui apprendre les contours et détours de la profession d'entertainer. Car c'est bien de cela qu'il s'agit: l'art de capter l'attention. Un tour de main qui s'est forgé en parallèle de l'histoire des arts populaires américains. Un talent discret qui s'exerce quelles que soient les circonstances, en challenger devant des piliers de bar distraits, ou en chouchou de la presse lors d'un festival prestigieux. Adam Green a dû lancer, dimanche, une œillade à chaque membre de l'audience, baladant sur elle un regard frondeur qui appelait à la repartie de tout un chacun.

Cette attention pour le public tranchait net avec l'autisme de Clap Your Hands Say Yeah. Le groupe de rock américain, plébiscité par les internautes, était attendu au tournant, mais ouvrait la soirée sans que beaucoup semblent s'en apercevoir. Dos tournés, regards fuyants, ennui profond.

L'art de l'entertainment, chez un Adam Green badin, a au contraire été pleinement consommé lors de trois chansons interprétées seul à la guitare sèche. C'est dans les cafés qu'on apprend que la plus belle mélodie est submersible par le tintement des verres, et que les narrations et autres bons mots font office de bouée. Adam Green ne peut qu'être passé par là: le fanfaron éméché distille des paroles drolatiques, souvent sarcastiques, parfois incongrues, nées d'une constante relance de l'attention. Adam Green, pendant la première moitié de son concert, a impressionné par son aisance et son naturel. Dans un deuxième temps, il a agacé par une suffisance qui point, par une prétention qui se dévoile. Sur la longueur, on perçoit un revers du professionnalisme: même les éclats de spontanéité de l'entertainer semblent être les termes d'une équation sans inconnues.