Ce n'était pas un candidat très ordinaire: pour obtenir sa licence, le petit homme tout en noir a présenté aux experts les plans du Musée Juif de Berlin et de l'Imperial War Museum à Manchester. Et il a bien sûr obtenu son diplôme: Daniel Libeskind, architecte américain. Car le vainqueur du concours international lancé l'hiver dernier, pour ressusciter à Manhattan le quartier détruit par les attentats du 11 septembre 2001, n'avait pas son papier. Cet immigrant polonais avait bien commencé ses études à New York, mais sa carrière s'est faite ensuite en Europe, à Berlin d'abord, à Berne aussi où Libeskind a dessiné le futur grand centre de Migros.

Pour travailler sur le site du WTC, il valait mieux être en règle avec les bureaucrates locaux. Pourtant, ça n'a pas suffi. Depuis mercredi, Daniel Libeskind n'est plus vraiment maître du plan qu'il a conçu, et il est certain qu'il ne sera pas réalisé comme il l'a voulu. Dans une métropole comme New York, l'architecture est souvent la cadette de la finance. Pour réaliser un projet aussi ambitieux que celui de Manhattan Sud, il faut beaucoup d'argent. Or les budgets de la Ville et de l'Etat, sont gravement dans le rouge. Les pauvres se retrouvent démunis devant un homme dont les élus, il y a quelques mois, croyaient pouvoir se débarrasser aisément: Larry Silverstein.

Engagé pour… remanier le dessin du vainqueur

Ce promoteur avait signé le bail de location des deux tours du World Trade Center trois mois avant leur destruction. Pas de chance! Silverstein avait perdu ses buildings – et quelques autres, adjacents – mais il lui restait deux atouts: des contrats d'assurance (avec Swiss Re en particulier), et le bail qui lui donne le droit de reconstruire, en principe, toutes les surfaces de bureau qui ont disparu il y a deux ans. Larry Silverstein n'a jamais caché qu'il déteste le projet Libeskind, dont l'élément le plus visible est une tour effilée de 1776 pieds (1776, date de la Déclaration d'indépendance). Alors, il a engagé son propre architecte, David Childs, avec le projet de remanier le dessin du vainqueur.

Vous pensez que Daniel Libeskind a crié au vol et au viol? Pas du tout. Il a compris qui tient, dans cette affaire, le couteau doré par le manche, et a accepté de rechercher un compromis. Childs sera donc le principal architecte de la réalisation. Libeskind sera son associé. Le nouveau diplômé avait auparavant pris la précaution de signer d'autres contrats avec les partenaires publics de l'aventure, pour garder le contrôle du cœur de son projet (le mémorial) et avoir son mot à dire sur les circulations. Ces arrangements boiteux vont-ils fonctionner? Le clash, en fait, est assuré. La suite au prochain épisode…