Irina Kislova travaille depuis quarante ans à Mosfilm, les vastes studios de cinéma installés sur les hauteurs de Moscou, au pied de l'Université. Avec sa collègue Alla Meichik, elle est une spécialiste des effets sonores. Le studio dans lequel elle travaille est encombré de nombreuses constructions étonnantes, qui permettent de produire tous les sons possibles et imaginables.

Pas de synthétiseur électronique ici: tout est artisanal. A la place du sol du studio, il y a du parquet, du carrelage, des pavés et du sable. Au mur, une baignoire permet d'imiter l'immense variété de sons produits par les sanitaires. Dans une armoire près de l'entrée, des centaines de chaussures de tous modèles débordent des étagères. Irina et Alla ont dans la tête toutes leurs caractéristiques sonores et savent comment marchent les héros, les bandits ou les soldats.

Technologies avancées

C'est ici qu'Andreï Tarkovski a sonorisé la scène de la cloche dans son légendaire Andreï Roublev. «Il était maniaque et suivait tout dans les moindres détails», explique Irina. Le Barbier de Sibérie, le dernier film événement de Nikita Mikhalkov, a aussi reçu son polissage sonore dans ces murs. Mais le célèbre réalisateur n'assistait qu'occasionnellement à la délicate opération. «Quand il était plus jeune, il y veillait de bout en bout, explique Irina. Mais aujourd'hui, il n'a plus le temps.»

Si la production sonore paraît artisanale, le traitement fait appel au dernier cri de la technologie: son Dolby, enregistrement digital, tout y est. Les studios de sonorisation de Mosfilm attirent les foules et travaillent pratiquement constamment à 100% de leur capacité.

L'installation dans les studios d'un équipement technique compétitif est un des principaux objectifs que s'est fixé Karen Shakhnazarov, le directeur actuel de Mosfilm. «Nous avons de la chance dans la mesure où Mosfilm a hérité de ce qu'il y avait de mieux à l'époque soviétique», souligne-t-il. Mais il faut se battre pour rester à la hauteur. Même l'imagerie virtuelle a trouvé sa place à Mosfilm.

«Nous hébergeons actuellement dans nos murs une compagnie de graphisme électronique dont certains effets spéciaux n'ont rien à envier à ceux utilisés par Hollywood. Le problème, c'est qu'il ne se produit pratiquement pas de films qui utilisent ces effets.» Un seul, Le Juge pris au piège de Sergueï Koslov, a bénéficié des possibilités offertes par l'imagerie informatique. Pour le reste, ce sont surtout les vedettes de la scène musicale et les publicitaires qui font appel à la réalité virtuelle pour leurs clips.

A l'époque soviétique, Mosfilm qui fête cette année très discrètement ses 75 ans d'existence – était le premier parmi les 21 studios cinématographiques que comptait l'URSS. Chaque république nationale avait alors les siens. Aujourd'hui, Mosfilm n'a que trois concurrents en Russie: les studios Gorki à Moscou, Lenfilm à Saint-Pétersbourg et les studios de Iekaterinbourg.

Le chiffre d'affaires généré par les près de 40 hectares de studios est évidemment ridicule: 6 à 7 millions de dollars. Mais c'est normal quand on sait que le budget moyen d'un film russe ne dépasse pas les 700 000 dollars. L'année dernière 36 films auront été produits à l'aide de l'infrastructure de Mosfilm et 11 ont été financés par les studios eux-mêmes. «Cette année, nous allons sortir environ 30 films, mais aucun ne sera directement produit par Mosfilm», explique Shakhnazarov. A l'époque soviétique, les studios produisaient 80 films par an et environ la moitié arrivait effectivement dans les salles obscures. Le reste échouait la plupart du temps dans les armoires des censeurs.

Aujourd'hui, les studios sont toujours propriété de l'Etat malgré plusieurs tentatives infructueuses pour les privatiser. «Nous ne recevons aucune aide du gouvernement… Bien au contraire, nous payons même nos impôts», explique fièrement Shakhnazarov. Un tour de force alors que l'économie de marché et la liberté artistique illimitée ont créé toute une série de nouveaux problèmes pour le cinéma russe. Le premier, c'est que la distribution cinématographique a été entièrement détruite par le piratage vidéo. Seul Moscou a encore une poignée de salles de cinéma digne de ce nom.

L'année dernière, de nombreux projets de création de salles avaient vu le jour. Mais la crise financière d'août 1998 les a laminés et l'ouverture du premier multiplexe de Moscou qui devait avoir lieu à la fin de l'année dernière a déjà été reportée plusieurs fois. L'autre difficulté est plus grave: c'est l'absence de bons films. La plupart des scénarios sont d'une inanité à faire frémir. «Ce n'est pas seulement le problème du cinéma russe, estime Shakhnazarov. C'est le drame du cinéma dans le monde entier. Vous n'allez pas me convaincre que Titanic est un bon film. En l'absence de toute idéologie, il n'y a tout simplement plus de bonnes idées.»

En attendant qu'apparaissent des réalisateurs capables de donner un sens à cette époque, Mosfilm continue à encaisser des droits considérables pour la rediffusion télévisée de ses plus grands classiques. Ils constituent une des principales ressources financières pour les studios, qui possèdent les droits sur plus de 2000 films. Mosfilm est d'ailleurs le seul studio à se payer le luxe de reverser 20% des droits perçus aux auteurs de ces films.