Entre ballet automobile et hommage à Pina, le Belluard ravit

cène Le festival fribourgeois enchante avec des projets pointus et bien menés

Récit d’une soirée faste et repères pour les derniers jours

Du théâtre d’objets raffiné qui questionne les délices et délires du quotidien. Un road-movie décoiffant qui, au fil d’un ballet automobile en pleine nature, analyse les notions d’écologie et de liberté individuelle. Et encore un hommage subtil à Café Müller qui scrute les mécanismes de la mémoire et la force de l’imaginaire. C’est peu dire que mardi, le Belluard-Bollwerk a proposé une affiche enthousiasmante. Il est rare d’enchaîner ainsi trois propositions aussi variées et abouties. Désormais emmené par l’Allemande Anja Dirks, le festival fri­bour­geois au budget modeste (880 000 francs) mérite plus que jamais le détour. Récit en trois étapes, quatre même, d’une faste ­soirée.­

Les cieux des clandestins

Avant le mini-marathon entre scènes et voiture, le recueillement d’une salle obscure. Dans le cadre de l’opération Forteresse Europe, concours artistique sur l’immigration (LT du 25.06.2015), le photographe londonien Graeme Miller a conçu Beheld, un travail visuel et sonore sur les traces des clandestins qui se sont cachés dans les trains d’atterrissage des avions et sont tombés aux abords des aéroports. La belle idée de l’artiste? Pointer un objectif circulaire vers le ciel depuis l’endroit où l’infortuné a chuté. Et placer ces clichés arrondis sous des demi-sphères de verre, figurant de délicates camées. Défilent ainsi les nuées de New York, du Surrey, d’Areeiro au Portugal ou de Paris. Et la Suisse? Elle est présente à travers l’installation centrale. Une vaste vasque qui accueille la photo du ciel et de la forêt de Weisslingen, près de Zurich, dans laquelle, en 2010, un clandestin a été retrouvé bien après son décès. Lorsque le visiteur soulève le bol, il entend les bruits innocents des oiseaux. Avec, de temps en temps, le grondement d’un avion. Qui lui rappelle que les cieux ne sont pas ouverts à tous. Frisson.

Les dix doigts d’Etienne

Boire un thé, rien de plus simple? C’est que vous n’avez pas encore croisé le Français Etienne Manceau, habile magicien des petits riens. Dans Vu, un titre qui annonce le côté sans parole de son solo, le marionnettiste tire des objets ordinaires une incroyable odyssée à la fois absurde et enchantée. Vous et moi, lorsqu’on veut adoucir son thé, on plonge simplement un morceau de sucre dans le liquide brûlant. Pas Etienne Manceau, l’homme à la barbe et au regard noirs. Lui place le morceau sur un mini-ressort posté à un coin de la table et projette son butin dans la tasse placée à l’opposé. Pareil pour le lait. Le drôle réintroduit la traite manuelle pour honorer la tradition du nuage anglais…

Le sens de cette poésie décalée? Montrer au jeune public que l’imagination est la plus belle des fées. Et que l’ennui n’existe pas pour celui qui entre tout seul dans de nouvelles dimensions. Le comédien excelle aussi à capter l’attention. Il joue un personnage injuste, ronchon, pas sympa, et le jeune public adore ce ton. Le rugueux fait la loi à coups de chamallow et se coupe les ongles façon jivaro. Du grand art pour les petits.

Adieu veaux, vaches, voitures

La voiture appartient au passé. Lorsque Gregory Stauffer, l’un des dix conducteurs du road-movie à venir, annonce ce fait, il n’est pas affolé. Juste convaincu par ce basculement de l’histoire, cette transition qu’il faudra bien négocier.

Mais pour le moment, l’heure est à la célébration. Le collectif zurichois Mercimax a imaginé un road-movie suivi d’un ballet automobile pour dire adieu à cet «objet sacré qui a procuré à l’homme tant d’émotions et de liberté». A deux, trois, parfois en solitaire quand le bolide l’exige, les spectateurs prennent place dans un véhicule et quittent la vieille ville fribourgeoise pour la grasse campagne du canton. Le soleil se couche à l’horizon, le charme opère.

A chaque volant, un passionné. Rana, par exemple, vient du Liban. Là-bas, elle a conduit dès 13 ans, sans permis pendant cinq ans, car «les trains, les bus ne fonctionnent pas. Dans une famille de quatre personnes, tu peux facilement avoir quatre véhicules.» Ces infos, Rana ne le donne pas de vive voix. C’est une interview enregistrée qui les délivre et l’effet, cinématographique, est très réussi. Suivra, sur un parking d’une zone industrielle située au milieu des vaches, un ballet automobile ultra-réglé. La voiture devient cheval et Francesca, l’animatrice qui nous a accueillis, une dresseuse expérimentée. Et ces questions: qu’est-ce qui remplacera la voiture, quel moyen trouvera-t-on pour s’échapper?

In love with Pina

C’est un hommage. Sensible, vivant, vibrant. Imaginé et interprété par les Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, Rewind ressuscite Café Müller, spectacle culte de Pina Bausch, où, dans un océan de chaises, des personnages hagards se cherchent, se trouvent, se serrent et se jettent. Œuvre ultra-émotionnelle que les deux aficionados restituent par le simple récit, les yeux plantés dans l’image d’un laptop qu’eux seuls visionnent. Il est question de chaise originale vendue très cher sur eBay, de saut dans le vide, de scènes inoubliables comme l’assassinat de Kennedy, et de famille idéale… C’est spirituel, enlevé, délicat, d’autant plus savoureux si l’on a les images du ballet en tête. Mardi, il y avait exactement six ans que Pina Bausch a disparu. Les deux conteurs lui ont rendu le plus bel hommage, celui du cœur.