Avec ses mèches pluvieuses d'adolescent et ses rondeurs d'acteur mûr, Nicolas Rossier est capable des plus beaux excès sur un plateau. De rouler des mécaniques par exemple, en montreur de foire pathétique, au printemps à la Comédie de Genève dans L'Arracheur de têtes d'Isabelle Daccord. Ou encore, en tant que metteur en scène cette fois, d'oser, avec sa complice Geneviève Pasquier, des manipulations génético-poétiques dans Le Corbeau à quatre pattes, d'après le Russe Daniil Harms. Mais le plus brûlant arrive: dès ce soir, sur la scène du Théâtre de Carouge, l'acteur fribourgeois, 37 ans, mettra son talent d'illusionniste au service de Tartuffe, l'imposteur, une main blanche dans le bénitier, l'autre dans les décolletés des demoiselles. Il sera donc le héros, titubant entre vérité et mensonge, de la messe théâtrale la plus attendue de cet automne, celle que célèbre à sa manière le metteur en scène français Dominique Pitoiset.

Nicolas Rossier le piste depuis plusieurs mois, ce Tartuffe, qui a fait perdre la tête à tant d'éminents personnages. Lorsqu'il pointe son crucifix de comédie en 1664, le héros de Molière déchaîne ainsi les saintes foudres des dévots, très en cour alors dans l'entourage du Roi-Soleil. Jean-Baptiste Poquelin est sommé de mettre fin aussitôt aux agissements de sa créature. Le chef de troupe feint de s'exécuter – retrait stratégique. Pour mieux faire renaître son Tartuffe en 1669, dans une version plus ample: cinq actes pour enfoncer le clou de l'hypocrisie. Les coups portent et la pièce assomme le clan des bigots, qui ne peuvent cette fois l'interdire. Loin des anathèmes et des vade retro satanas, Nicolas Rossier, lui, enquête nuit et jour sur ce phénomène, cas pathologique et littéraire, qui a suscité les vocations des plus grands interprètes, de Jacques Weber à Louis Jouvet en passant il y a huit ans par Jean-Pierre Gos, dans une version aussi explosive que raffinée signée Benno Besson au Théâtre de Vidy.

Acteur-enquêteur, Nicolas Rossier se serait presque fait une religion. Son Tartuffe ne devrait ressembler ni à celui de Louis Jouvet, que la tradition dit magnétique, ni au parasite galvanique composé par Jean-Pierre Gos, ni à l'arracheur de cœurs incarné par Jacques Weber. «Pour moi, ce héros est d'abord avide d'amour et de reconnaissance, déclare le comédien. Il a eu la vie dure, il a fait la manche dans les églises et il voudrait échapper à cet enfer, dans les bras d'Elmire par exemple, l'épouse d'Orgon, qu'il désire sincèrement. Je crois d'ailleurs qu'il est vraiment mystique et que ce n'est pas qu'une pose. Il agit en somme comme certains mythomanes, qui finissent par croire à la fiction qu'ils ont échafaudée.»

Ce Tartuffe-là pourrait bien flotter entre ciel et braises, masculin et féminin à la fois, fidèle en ce sens à son interprète, bourru à première vue, mais trahi par le timbre de sa voix, plus doux que grave. «Ma présence scénique est toujours un peu ambivalente et cette ambiguïté tient sans doute à ce décalage qui existe entre mon physique robuste et ce que je peux produire avec ma voix, cette part d'aigu qu'elle contient», confirme l'acteur. «Il y a chez lui une féminité, d'autant plus rare que rien dans son apparence ne l'annonce, un peu comme chez Gérard Depardieu», note le metteur en scène belge Marc Liebens, qui l'a dirigé il y a deux saisons dans Hilda, au Théâtre de Vidy. Mais assez de glose. Place aux prières, fussent-elles de carnaval. Tout à l'heure sur scène, Nicolas Rossier multipliera les génuflexions devant Orgon (Laurent Sandoz) et toute sa maisonnée, ordonnera aussi à la servante Dorine de couvrir ce sein qu'il ne saurait voir. En coulisses, le comédien pouffera de rire et chahutera, parce que c'est sa manière à lui de se préparer à l'état de grâce.

Tartuffe, Théâtre de Carouge, rue Ancienne 39, 19 nov.-22 déc.

Loc. 022/343 43 43.