Auteur de plus de vingt-cinq films réalisés entre 1965 et 1999, dont certains sont des classiques du cinéma indépendant américain et européen – In the country (1966), Ice (1969), Milestones (1975), Guns (1980), Notre nazi (1984), Walk the Walk (1996) –, Robert Kramer était fils de médecin, né en 1939 à New York. Il étudia l'histoire européenne et la philosophie avant de pratiquer le journalisme d'investigation et de dénonciation. Il part en Amérique latine comme grand reporter, comme plus tard, mais caméra au poing, en Angola où il tourne Guns. Robert Kramer, qui vivait en France depuis plus de vingt-cinq ans, est mort mercredi soir dernier d'une méningite dans un hôpital à Rouen.

Pensant aux films de Robert Kramer, ce sont les images de puissants cordages qui se tendent et se détendent sous la traction des bateaux retenus à quai au bout de Route One USA (1989) qui s'imposent. Ce sont aussi des séquences noir et blanc, syncopées et nerveuses de People's War (1975) tournées au Vietnam au côté des résistants à l'agression de l'armée américaine. D'autres images émergent aussi, celles de Starling Place. Robert Kramer était retourné au Vietnam en 1993, où il avait filmé d'innombrables cyclistes qui traversaient un pont métallique, symbole d'une société occupée à faire le lien entre passé et avenir. Le cinéaste en avait profité pour donner des caméras vidéo à de jeunes cinéastes afin de les encourager à filmer leur propre histoire. Dans ce même film, il dénonçait l'emprisonnement pour raisons politiques d'une militante aux Etats-Unis. Le cinéaste savait mettre en réseau des visages et des voix, suggérer des parentés entre les expériences politiques et affectives de différents personnages. Il n'avait de cesse de poursuivre son périple à travers les paysages différents d'une même humanité qui le passionnait.

Il fonde dans les années 60 avec d'autres indépendants Newsreel, un collectif résolument engagé dans ce que l'on appelait alors aux Etats-Unis la contre-culture. Mais Robert Kramer n'est pas pour autant le cinéaste d'un programme ni d'une idéologie. Il est d'abord un filmeur inspiré, un poseur de questions déroutant, un inventeur d'histoires imprévisibles, avec un souci permanent de faire émerger de la complexité du réel des fragments de vérité, des bribes d'émotions, et quelques convictions. Films de fiction, documentaires? Ses meilleures œuvres relèvent de l'essai personnel, de la saisie directe, sur le vif, d'événements quotidiens et de la mise en scène de personnages.

Robert Kramer était ce cinéaste de terrain dont les images dessinent les contours d'un grand récit épique et tout à la fois intimiste. Son art éminemment moderne naît de la confrontation politique et poétique au monde, dans lequel il prenait pied, lucidement. Entre esprit de résistance et désir d'utopies, caméra à l'épaule, il avançait, aux aguets. Avec grâce.