D’abord un mur de tubes au néon verticaux blancs qui s’allument un à un jusqu’à faire un rectangle éclatant et s’éteignent en balayant l’espace, lumière aveuglante interrompue soudain par la pénombre. C’est Volte III (2004) de John Armleder. Une peinture électrique? Une sculpture lumineuse? Un instrument optique destiné à éprouver l’acuité visuelle? Ou une phénoménale installation publicitaire qui accueille les visiteurs et annonce ce qui va leur arriver sur tout le parcours de l’exposition Dynamo, un siècle de lumière et de mouvement dans l’art 1913-2013 au Grand Palais, à Paris?

Pour la première fois, la totalité des Galeries nationales, qui accueillent normalement deux, voire trois expositions, sont ­consacrées à une seule; 3700 mètres carrés, près de 150 artistes, 200 œuvres souvent de très grande taille qui fonctionnent presque toutes à l’électricité. Aucune image, rien qui puisse se reconnaître, qui ressemble à quelqu’un, à un paysage ou à une chose que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, rien à raconter. Ces œuvres se résument à ce qu’elles sont. La lumière élec­trique, la distorsion optique des couleurs agencées à dessein. Et le mouvement animé par des moteurs ou par des illusions perceptives. Un spectacle à la fois impérieux et instable qui semble ne jamais s’arrêter à sa propre forme.

Dynamo raconte un siècle de lumière artificielle et d’expériences sur les propriétés de la vision. Une «histoire de l’œil» très objective, pas la plongée au cœur des fan­taisies libidineuses du corps et de l’inconscient qu’écrivit Georges Bataille en 1928. Les profondeurs et les tourments de l’âme, bien qu’ils soient tout aussi impérieux et instables, n’ont pas leur place dans Dynamo.

L’histoire de l’art a toujours pris les inventions techniques de plein fouet quand elle ne les a pas précédées. Celle de la peinture a été bouleversée par l’apparition de la photographie, mais la photographie était déjà en germe dans la perspective artificielle de la Renaissance et les peintres utilisaient la chambre noire avant le XIXe siècle. Elle a été bouleversée par le développement des chemins de fer, de la vitesse et des voyages qu’ils rendaient possibles, mais ces derniers existaient et nourrissaient l’imagination des peintres avant le XIXe siècle.

La première lampe à incan­descence est créée en 1835. L’ampoule à filament vers 1880. Elles n’auraient pu être que des luminaires plus pratiques que la bougie, la lampe à pétrole ou à gaz, si elles n’avaient pas changé radicalement l’éclairage des maisons et des villes qui étaient, jusque-là, dominées la nuit par l’obscurité. Cette nouvelle lumière qui dévoilait un paysage architectural et social sans précédent a fasciné les peintres. Mais leur fascination ­venait aussi d’autre chose. Le siècle des inventions techniques, le XIXe, est celui des nouvelles théories de la perception et de l’optique.

L’exposition Dynamo prend cette histoire à rebours. Elle commence par les artistes contemporains et conduit le visiteur à vivre une série d’expériences visuelles et corporelles provoquées par les œuvres. L’immersion dans des espaces colorés comme ceux d’Ann Veronica Janssens ou James Turrell. L’interférence entre des surfaces comme celles de Yaacov Agam. Le battement rythmé des éclai­rages, comme dans la boîte stroboscopique de Julio Le Parc. Ou encore l’instabilité des espaces engendrée par toutes sortes de dispositifs qui mettent en évidence les incertitudes de la vision, dont François Morellet, présent dans presque toutes les sections de Dynamo, est l’expert le plus subtil et le plus joueur.

Le voyage au palais des merveilles se termine par les pionniers qui ont, entre 1910 et 1930, tenté de faire entrer dans les œuvres ce que leur apportaient la technique et la science. Les tableaux de Robert Delaunay, fondés sur la loi des contrastes simultanés énoncée par Eugène Chevreul. Les courbes dynamiques peintes par Frantisek Kupka. Les disques de verre tournants de Marcel Duchamp. Les sculptures constructivistes de Naum Gabo, Antoine Pevsner et Alexander Rodtchenko. Ou les premiers mobiles de Calder. Dans la plupart des expositions, on aurait commencé par là, dans l’ordre chronologique; on aurait eu le temps de s’habituer, de con­si­dérer l’éclosion et le triomphe de l’art lumino-cinétique au tournant des années 1960 comme une manifestation d’une évolution «naturelle».

Or, c’est un choc qui remet en question les relations qu’entretiennent les individus avec l’espace mais aussi les expressions plastiques traditionnelles de la peinture et de la sculpture. L’événement a mis longtemps à mûrir. Les premières peintures non figuratives datent du début des années 1910. Le rôle actif du spectateur dans la perception des objets en tant qu’œuvres d’art a été mis en évidence dès les années 1920. Mais les nouvelles conceptions de l’interaction entre sujet et objet, entre œuvre et regardeur, ne se cristallisent qu’au cours des années 1950 – c’est aussi le cas dans d’autres domaines, les «4’33» de John Cage en musique (1952) ou les premières performances du groupe japonais Gutaï (1955).

Le 6 avril 1955, l’exposition Le Mouvement ouvre à la galerie parisienne de Denise René. Paris est pour peu de temps encore la capitale mondiale de l’art. Denise René, née en 1913 et morte l’an dernier à 99 ans, présente de l’art abstrait depuis l’après-guerre dans un climat politico-culturel agité par des conflits esthétiques et idéologiques. Pour Le Mouvement, elle réunit des précurseurs (Calder, Duchamp), et de jeunes artistes, le Suisse Tinguely, le Belge Pol Bury, le Danois Jacobsen, l’Israélien Agam, le Vénézuélien Soto ou le Français d’origine hongroise Vasarely. Ce dernier écrit dans le Manifeste jaune publié à cette occasion: «Nous possédons […] et l’outil et la technique, et enfin la science pour tenter l’aventure plastique-cinétique.»

Au réalisme social prôné par le communisme, à l’abstraction lyrique ou expressionniste qui utilise encore toile, couleur et pinceau, aux sursauts parfois brillants de la peinture figurative, le lumino-cinétisme oppose les outils, la technique et l’idée d’une science efficace et libératoire, un progressisme technologique et scienti­fique qui correspond à l’esprit de reconstruction et aux espoirs socio-économiques de l’après-guerre, une soif d’innovation formidable que l’on retrouve dans la production des objets de la vie quotidienne, caractéristique des Trente Glorieuses.

Dynamo offre le spectacle enthousiaste de ces années où tout paraissait possible, de l’émancipation des individus à la transformation du monde. Les lumières qui scintillent, les formes qui se métamorphosent sous les yeux des visiteurs, les couleurs qui changent, les espaces qui enveloppent fraternellement ou ironiquement, tout cela est à la fois proche et révolu, l’avènement d’un art ­capable de rendre l’humanité et le monde meilleurs, de bouleverser les conceptions de l’architecture et de l’urbanisme, de promouvoir un individu actif et conscient dans un environnement amical. En 1974, Yaacov Agam conçoit les appartements privés du palais de l’Elysée pour Georges Pompidou, président de la République. C’est la reconnaissance officielle du ­lumino-cinétisme en France. Mais la vague est passée. D’autres ­courants artistiques prennent la main. Les expériences lumino-cinétiques continuent néanmoins, plus discrètement; elles laissent augurer que cette vision optimisme de l’art n’a pas dit son dernier mot.

Dynamo, un siècle de lumière et de mouvement dans l’art 1913-2013, Galeries nationales du Grand Palais, 75 008 Paris. Tous les jourssauf mardi de 10h à 20h (mercredi de 10h à 22h). Rens. et rés.: www.grandpalais.frJusqu’au 22 juillet.

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