Le programme de salle annonce la couleur. Il est intransportable. Son large format, ses lourdes pages et sa reliure de métal offrent l'avant-goût d'un spectacle pareillement impraticable, irracontable, formidable. Avec cette Damnation de Faust revisitée par la Fura dels Baus, le Festival de Salzbourg clôt son édition 1999 en stupéfiant une nouvelle fois son public. Et Arte retransmet ces deux heures de rêve éveillé en direct, ce soir. On éprouve cependant la sourde crainte que leur magie ne passe pas le tube cathodique. Car l'émotion de cette production tient à un ensemble de vertus qui se ressentent plus qu'elles ne s'expliquent.

Un ouvrage inclassable

L'œuvre elle-même déjoue les normes. Cette Damnation de Faust, que Berlioz concocta en 1846 d'après le Faust I de Goethe traduit par Nerval, n'est ni opéra ni oratorio, mais «légende dramatique». Ses longues plages chorales et symphoniques donnent habituellement du fil à retordre aux metteurs en scène. A Salzbourg, on a d'abord trouvé un lieu à sa démesure: la Felsenreitschule, ex-manège taillé dans la roche du Mönchsberg. Puis on a confié l'ouvrage à la remuante compagnie catalane de la Fura dels Baus. Exploitant l'ampleur du lieu, le scénographe Jaume Plensa y a introduit un immense cylindre de verre opaque qui apparaît alternativement, grâce à des projections d'images de synthèse, comme une gigantesque fiole d'alchimiste, un four à fusion ou une tour d'où Marguerite chante sa romance.

Mettant la sophistication technique au service de la poésie, Alex Ollé et Carlos Padrissa orchestrent un spectacle qui tient davantage de l'installation audiovisuelle que du spectacle théâtral. Ici, le sens compte moins que les sens. Les deux metteurs en scène cherchent à rendre au public sa faculté d'étonnement, d'émotion devant ce qui le dépasse. Ils recréent ainsi l'éclipse de soleil dans la première scène: le chœur de paysans envahit le plateau, chausse ses lunettes en Mylar et chante sa joie dans l'obscurité surnaturelle. Comme l'humanité face au spectacle du cosmos, l'audience observe la scène dans une communion béate.

Devant la puissance de cette mise en image éminemment musicale, la lecture du livret flanche un peu. L'idée que Faust, tiraillé entre sa part d'ombre (Méphisto) et de lumière (Marguerite), doit pactiser avec l'une afin de sauver l'autre perd de sa cohérence en fin de soirée, au moment où l'imagination débordante de la Fura dels Baus s'essouffle. Peu importe: le collage berliozien a trouvé une évidence dans ces mouvements de chœur calmes, dans ces enchaînements fluides et, surtout, dans le souffle poétique que la Fura adosse aux courbes délicieuses de la musique.

Applaudie jusqu'au délire

Inutile de préciser que le chef d'orchestre joue ici un rôle de premier plan. Avec un autre que Sylvain Cambreling, le spectacle n'aurait pas autant d'impact. Car Cambreling fuit les effets et l'emphase. Il s'attache à la lettre à la partition, concentre plutôt que de boursoufler. Dès les premiers tableaux, ses tempi mesurés laissent perler méditation et mélancolie – le ténor a d'ailleurs quelque peine à suivre. L'architecture rigoureuse, sensible, classique de sa conception pare la soirée d'une atmosphère extatique, pas loin de l'expérience mystique.

On a parlé du ténor. Paul Groves chante Faust avec un bel aplomb. Malgré une palette de couleurs plutôt limitée, il affronte les difficultés redoutables du rôle dans un français bien articulé et se permet le luxe d'un contre-ut diminuendo dans le duo. La Marguerite de Vesselina Kasarova, applaudie jusqu'au délire, vibre effectivement d'une émotion et d'une fragilité soigneusement dosées. Atteinte du «syndrome Bartoli», elle abuse des sons filés et des pianissimi comme une belcantiste. On ne se plaindra cependant pas que la mariée soit trop belle. Empêtré dans son timbre d'ébène, seul le Méphisto de Willard White paraît déplacé. Autre protagoniste: le chœur. On n'en a jamais entendu de meilleur pour défendre cet ouvrage. Rompant avec la tradition des chœurs d'opéra à vibrato, l'Orfeon Donostiarra de San Sebastian projette une lumière limpide sur les parties chorales, grâce à la fraîcheur et à la délicatesse de ses voix. Les petits chanteurs de Tölz ajoutent leur couleur nacrée à l'ensemble, dans un dernier tableau proprement céleste.

L'enthousiasme est donc général. Les billets s'arrachent, le festival comptabilise une réussite de plus, la Fura dels Baus redore son blason qui avait un peu pâli depuis ses grandes machines théâtrales des années 80. Quant à Berlioz, justice est enfin rendue à son génie visionnaire. Friand d'objets musicaux non identifiés, gageons qu'il aurait adoré cet objet théâtral difficilement identifiable.

La Damnation de Faust, en direct sur Arte, ce soir à 20 heures.