Tout commence par une image publiée sur les réseaux sociaux. On y voit une jeune femme, blanche et blonde, un arc à la main, dans ce qui est de toute évidence un bush africain à la tombée de la nuit. En arrière-plan, un lion perd son sang. L’emballement est immédiat, les commentaires se succèdent par centaines, un seul d’entre eux résume le propos et le ton: «Faudrait l’embrocher et faire un trophée avec sa petite gueule de pute.»

Martin travaille au parc national des Pyrénées. C’est un héros de roman qu’on n’aimerait pas avoir comme ami. Zéro humour, 100% de préoccupations écologistes certes louables, mais qui semblent le ronger. La grande affaire du parc, ces temps, est de retrouver Cannellito, le fils de Cannelle. Le dernier ours qui vivrait sur le territoire français, mais qui n’a laissé aucune trace depuis plus d’un an. L’optimisme est de mise chez les gardiens de la nature, sauf pour Martin, convaincu que le plantigrade a été abattu par les viandards du coin. Dans sa vie privée, Martin anime un réseau de militants anti-chasse, qui enquêtent sur les photos de trophées et balancent en ligne les noms et coordonnées des personnes posant ainsi à côté des animaux qu’ils ont massacrés.

La photo qui devient obsession

Martin tombe sur l’image de la jeune blonde en Afrique. Sa traque devient obsessionnelle: il veut savoir qui elle est, or les indices sont peu nombreux hormis une casquette, un pendentif et le nom utilisé pour la mise en ligne de la photo, Leg Holas, comme le Legolas du Seigneur des anneaux, le maître archer.

Elle s’appelle Apolline. Pour son anniversaire, elle s’est fait offrir la pointe de la pointe en matière d’arc de chasse. Bien née, elle a adopté la passion de son père, lequel, autre cadeau, l’a emmenée… en Namibie.


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Au début était la Guyane

Ainsi se noue le drame, plutôt les drames, d’Entre fauves, nouvelle réussite de Colin Niel. Cet ancien ingénieur agronome a fait irruption sur la scène du polar avec trois premiers romans exotiques, puisque situés en Guyane. De 2012 à 2015, la trilogie des enquêtes du capitaine Anato, plusieurs fois récompensées, a fait découvrir une terre lointaine, aussi généreuse qu’âpre, même violente. Le corpus a bénéficié d’un bonus en 2018. Peu avant, le romancier a déplacé son pointeur pour le porter sur le Massif central avec Seules les bêtes, aussi multi-primé et porté sur grand écran par Dominik Moll. Un thriller paysan glaçant qui, soudain, sortait de ces terres-là pour s’ouvrir au monde, notamment à l’Afrique.

Tendre une intrigue comme la corde d’un arc

Seules les bêtes, Entre fauves: le registre sémantique ne varie guère. Pour un peu, l’auteur donnerait l’impression de radoter. Le dernier opus est de type choral, comme le roman de 2017. Pourtant, les deux histoires diffèrent de manière sensible. Et l’écrivain affine sa tactique du thriller, devenue aussi acérée que les pointes high-tech d’Apolline. On peut trouver l’évolution et surtout la fin d’Entre fauves un brin tirées par les poils, mais la construction du roman se révèle magistrale, au point de piéger radicalement son lecteur.

Surtout, Colin Niel rebâtit le credo de «l’homme loup pour l’homme» avec une logique implacable. Tout le monde est chasseur, le devient, se découvre ainsi. La ligne suivie par les protagonistes ne les jette pas dans le même bain; il n’y a pas vraiment de cynisme ici, mais une lucidité réaliste, aussi précise que le conteur quand il parle des paysages de Namibie ou des techniques de chasse à l’arc. Cette précision matérielle et cette mécanique psychologique font d’Entre fauves un grand livre sur la chasse, celle des bêtes et celle des hommes.


Roman (polar)

Colin Niel

Entre fauves

Rouergue noir, 344 p.