Entre la ferveur de Bach et les feux d’artifice chez Liszt

Classique Thomas Quasthoff, en chef, et le pianiste Daniil Trifonov ont enthousiasmé le public au Verbier Festival

C’était très émouvant de voir Thomas Quasthoff acclamé par la foule vendredi soir au Verbier Festival. Le petit bonhomme était juché sur un podium, entouré de ses choristes et musiciens, après la longue traversée de la Passion selon saint Matthieu de Bach. Pour une première, il s’en est magnifiquement tiré, et plusieurs ont avoué avoir les larmes aux yeux, notamment durant l’«Erbarme dich» chanté par Bernarda Fink avec le premier violon Roberto González.

Ce n’était pas gagné d’avance, d’abord parce que c’était la première fois que Thomas Quasthoff dirigeait un effectif aussi important, ensuite parce que l’orage a perturbé toute la première partie. Il a fallu endurer cette pluie s’abattant sur la tente de la Salle des Combins, parfois à la limite du supportable, avec des coups de tonnerre presque dramaturgiques. Mais toute la deuxième partie fut sublime, portée par un souffle toujours plus fluide et intense, Quasthoff privilégiant des tempi plutôt allants, avec le soutien du premier violon Roberto González, du continuo (Robert Levin jouant à l’orgue positif) et les magnifiques voix du RIAS Kammerchor de Berlin et de la Schola de Sion.

Le ténor anglais Mark Padmore est le pilier de cette Passion. Fragile et ardent à la fois, il dégage une forte présence, la voix se projetant merveilleusement dans la salle. La soprano Christiane Karg («Aus Liebe») émeut par la pureté de sa voix onctueuse et cristalline. Le jeune Manuel Walser, en Jésus, possède un très beau timbre, mais la voix, elle, manque un peu de projection. Bernarda Fink s’épanouit pendant la seconde partie, et le baryton-basse Christopher Maltman se montre à son meilleur dans son dernier air «Mache dich, mein Herze, rein/Ich will Jesus selbst begraben». Le chœur final est d’une ferveur superbe, soulignant une fois de plus l’excellence du RIAS Kammerchor.

Gergiev et la «Pathétique»

Autre temps fort: Valery Gergiev jeudi soir avec le Verbier Festival Orchestra. Contrairement à sa réputation d’homme pressé, le chef ossète y a mis du sien. Il a joué lui-même le troisième piano (la partie la plus facile) dans le Concerto pour trois pianos K.242 de Mozart avec Denis Matsuev et Daniil Trifonov. Puis il dirigeait le Boléro de Ravel sur un film projeté en direct dans la Salle des Combins.

On y voit Maïa Plissetskaïa, légendaire danseuse du Bolchoï (prodigieuse de présence) dans la chorégraphie créée pour elle par Béjart en 1975. Alors que l’épouse de Rodion Chtchedrine était attendue cet été à Verbier, elle est décédée en mai dernier. Ce Boléro devient donc un hommage, Gergiev commençant tout doucement pour amplifier peu à peu le son. Puis il empoigne la Symphonie «Pathétique» de Tchaïkovski à laquelle il imprime un souffle puissant. Le poids des silences, l’alternance de sonorités sombres et mystérieuses et d’emportements fougueux (avec un très beau dernier mouvement) permettent d’apprécier ce grand chef et des musiciens galvanisés.

Edgar Moreau et Trifonov

Côté jeunes espoirs, le violoncelliste français Edgar Moreau, 21 ans, a envoûté les festivaliers vendredi matin à l’Eglise. La beauté du son, la longueur de l’archet, les phrasés amples, subtils, inventifs, émerveillent dans la Sonate op. 38 de Brahms et la Sonate de Poulenc, aux côtés du très bon Julien Quentin. A l’inverse, Leonidas Kavakos et Ferenc Rados ont quelque peu déçu samedi matin, irréguliers, meilleurs dans Bartók et Schumann que dans Mozart.

Très attendu, Daniil Trifonov (portant barbe et lunettes) aura subjugué le public, très attentif, samedi soir. Le duo qu’il forme avec son excellent professeur Sergei Babayan dans les deux Suites de Rachmaninov (jouées sur deux pianos Bösendorfer) est de haut vol. Puis il enchaînait avec les 12 Etudes d’exécution transcendante de Liszt, cette fois-ci sur un Steinway.

Bien sûr, les exploits techniques sont sidérants; «Mazeppa» est d’une fougue héroïque et «Feux follets» présente une agilité inouïe. Mais sa lecture a mûri depuis qu’il jouait ce même cycle il y a huit mois à Lyon (et depuis ses apparitions à Verbier l’an dernier où il a paru quelque peu survolté). Ici, le virtuose rejoint le musicien profondément sensible qu’il est.

Sous ses doigts, les Etudes deviennent des tableaux. Il y a cette extraordinaire palette de timbres, des partis pris osés comme dans «Paysage», quasi murmuré (peut-être est-ce un peu excessif, mais quelle poésie!). «Vision» a gagné en poids et vertiges dramatiques. «Ricordanza» est un bain de volupté lyrique tendre, avant «Harmonies du soir», toujours porté par ce toucher perlé si différent d’un Claudio Arrau. Exceptionnel .