On se croit d’abord dans un de ces manuscrits trouvés dont la littérature française abonde aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais très vite, des termes comme «noblesse chérifienne» ou «makhzen» aiguillent vers le conte oriental. Puis des expressions modernes du genre «cursus scolaire» surprennent: où sommes-nous et quand?

L’Historiographe du royaume est une des bonnes surprises de la rentrée 2020. L’auteur, Maël Renouard, à peine 40 ans, est un normalien, agrégé de philosophie. La Réforme de l’opéra de Pékin lui a valu le Prix Décembre en 2013. D’une ironie subtile, la confession de l’historiographe acclimate la belle langue française classique au Maroc, entre 1945 et 1972, pendant les années de formation et le début du règne de Hassan II. Pour une approche historique et critique des méthodes du souverain, il vaut mieux se référer à l’essai de Gilles Perrault Notre ami le roi (Gallimard, 1990). Dans le roman, le jugement est filtré par la dévotion de l’historiographe, et le vrai thème du livre se dégage: quelle est la place de l’écrivain soumis au pouvoir, où est la bonne distance?

Savoir perdre

L’historiographe ne cessera de la chercher, cette distance appropriée: «Je fus en grâce autant qu’en disgrâce. De l’un ou l’autre état les causes me furent souvent inconnues», écrit-il à la première ligne. A 15 ans, le garçon d’origine modeste fait partie des élèves méritants et doués appelés à étudier au Collège royal aux côtés du prince héritier. Ces enfants seront appelés à former les cadres de l’administration. Intelligent, l’élève comprend vite qu’il est aussi dangereux de flatter le futur roi que de manifester une trop grande familiarité à son égard. Il tremble lorsque ses notes sont outrageusement bonnes et se rassure avec ses médiocres résultats en éducation physique, où brille le prince. Aux échecs, il sait gagner parfois et perdre souvent, mais assez habilement pour éviter tout soupçon de complaisance. Parfois, il cède pourtant à des faiblesses de vanité naïve qui lui coûteront cher.

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On peut lire tout le livre sous le signe des échecs, l’historiographe déployant ses pions pour occuper le terrain ou adoptant la place du fou du roi, mais un fou discret. Brillant bachelier, il obtient d’aller étudier à Paris, où il se tient sagement à l’écart des étudiants marocains révolutionnaires, préférant écrire ses Elégies barbaresques à la Senghor ou écouter d’une oreille critique les discours de Sartre. Il noue une amitié surprenante avec deux nobliaux français, des monarchistes qui d’abord méprisent cet Arabe puis se laissent fasciner par l’aura de royauté qu’ils lui prêtent: c’est un des passages comiques d’un livre qui n’en manque pas.

Exil de sept ans

Le retour au pays, cette fois sous le règne de son ex-camarade de classe, se passe mal: il se voit confier la mission absurde de «gouverneur académique de Tarfaya et des territoires légitimes», une forteresse en ruine entre océan et dunes. Quelle est la raison de cet exil de sept années qui évoque Le Désert des Tartares? Le banni ne le saura jamais mais aura tout loisir de méditer cet extrait du Livre de la couronne d’Al-Jahib, lu en rêve: «Quand le roi s’est attaché un homme et l’a traité une fois avec tant de familiarité qu’il a plaisanté et ri avec lui, le protocole exige que cet homme, s’il est à nouveau introduit auprès du souverain, agisse comme s’il n’y avait jamais eu entre eux aucune intimité, et lui témoigne encore plus de déférence, de vénération et de docilité qu’autrefois.»

Rappelé à la capitale de manière tout aussi arbitraire, voici Abderrhamane Eljarib nommé, en 1968, «historiographe du royaume». Rédaction de discours, Mémoires, missions diverses que viennent troubler deux tentatives de coups d’Etat militaires. La première, lors de l’anniversaire du roi, est narrée sur le mode bouffon, le souverain en tenue de golf «décontractée» et le général Oufkir en caleçon de bain. Elle donne à l’historiographe l’occasion d’un geste héroïque en se mettant un instant «à la place du roi».

Portrait de Staline

Est-ce pour cela qu’il sera chargé de trouver une grande idée pour fêter le tricentenaire du règne de Moulay Ismaïl? Mission encore plus ardue que celle dont fut chargé «l’homme sans qualités» de Musil: comment célébrer un tyran sanguinaire sans établir de parallèle avec son descendant? Deux modèles s’imposent: les fastes de la cour du shah d’Iran, observés en direct, et ceux des fêtes de Louis XIV, longuement narrés. Le second coup d’Etat avorté, en 1972, met heureusement fin à ce projet dangereux.

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Reste la question de l’aveuglement ou de la servitude volontaire de l’historiographe dévoué au service d’un despote. A la toute fin, il reconnaît que si la célébration de Moulay Ismaïl fut annulée, «l’imitation de ses cruautés commençait». D’ailleurs, dans un de ces rêves où sa réserve de courtisan s’affranchit, le scribe du royaume (mais pas celui du roi) n’a-t-il pas plaqué un portrait de Staline sur l’un de ceux, omniprésents, de son souverain adoré?

Coups de théâtre

Comme dans tout conte qui se respecte, il y a aussi une fée, nommée Morgiane, dont les charmes correspondent aux canons des Mille et Une Nuits, et qui se prétend à la fois issue de grande famille et d’idéal révolutionnaire. Une fin abrupte et ambiguë, en forme de coups de théâtre ironiques, marque la fin de la confession. Comme il est d’usage, elle est suivie d’un épilogue rédigé par la récipiendaire du manuscrit, après la mort de l’historiographe.

La jeune normalienne, qui travaille sur l’influence conjuguée des Mémoires de Saint-Simon et des Mille et Une Nuits dans l’œuvre de Proust, livre donc une clé de l’entreprise de Maël Renouard: comment refaire ce que l’on aime et admire sinon en faisant quelque chose de «tout autre»?


Roman

Maël Renouard

L’historiographe du royaume

Grasset, 336 p.


Citations

«Il n’est pas de plus grande colère que celle d’un prince qui découvre qu’on a feint de perdre pour lui plaire.»

Al-Kushâjim, Traité de l’art des commensaux, cité p. 19


«J’eus le pressentiment que les états de grâce et de disgrâce, désormais, au lieu d’alterner, ne feraient plus qu’un.»

p. 292


«Le roi nous rendait fous. Mais il est dans l’ordre des choses qu’un roi soit entouré de fous, n’est-ce pas?»

p. 323