«Savoir nommer mes silences est le plus grand talent des auteurs avec qui j'ai travaillé. Des choses mystérieuses surviennent lorsque l'on reçoit une chanson, comme cette impression que ces nouveaux complices étaient déjà présents avant dans notre vie.» Isabelle Boulay, interprète de cœur tout en caresse et griffe vocale, ne souhaite toujours pas prendre la plume. Même si «ses» auteurs l'encouragent à écrire parce que c'est souvent sa personnalité ou ses expressions qui leur inspirent un couplet ou un refrain. «Mais ça ne suffit pas, rétorque la rousse Québécoise au caractère bien trempé. Le processus d'écriture d'une chanson est complexe. Il demande une concision que je n'ai pas. Je conserve pourtant le fantasme d'écrire, mais plutôt des essais.»

Pour l'heure, elle continue donc de mettre son organe sensible au service des mots d'autrui. Le répertoire qui compose Tout un jour, quatrième album studio aux cordes, au piano et aux atmosphères lacrymales, lui a été donné par des plumes neuves aussi différentes que celles de Francis Cabrel, Etienne Roda-Gil ou de Didier Golemanas. Les musiques émanent elles aussi de signatures prestigieuses. Au final, Tout un jour balance entre deux pôles, privilégie plus franchement qu'auparavant les climats mélancoliques et les interprétations habitées.

Si bien que dans son «cheminement», Isabelle Boulay voit déjà ce disque comme son opus «le plus personnel. Son caractère en partie autobiographique dénote je crois plus de profondeur, de secrets dévoilés que jusqu'ici». Pour une fois, le discours bien rôdé de la sincérité, du disque qui ressemble à son porte-voix, semble coller. A l'exception d'un duo avec Johnny, «Tout au bout de nos peines», qui rompt la cohésion générale en entrecoupant ce flot de tristesse, de désirs illusoires, d'interrogations amoureuses et de dramatiques trahisons au classicisme tempéré. Malgré le respect qui lie les deux êtres, difficile d'y voir autre chose qu'un bon coup médiatique.

Réalisé par Benjamin Biolay et Pierre Jaconelli, jeune pygmalion de la chanson française associé à un guitariste émérite de longue date, Tout un jour prolonge habilement l'intimisme d'Au moment d'être à vous. Album capté en public avec l'Orchestre symphonique de Montréal dans lequel Isabelle Boulay reprenait Aznavour, Reggiani ou Ferré. Biolay, qui a déjà travaillé avec elle, a été embauché «pour sublimer la tourmente. Jaconelli, lui, façonne une matière plus terrienne, parfois plus énergique». L'implosion et l'explosion, à l'image sans doute des traits de caractère que cultive Isabelle Boulay.

Trait d'union de la Belle Province manquant entre Lynda Lemay et Céline Dion, elle dit avoir baigné à l'adolescence entre «la chanson country adaptée de versions américaines et la chanson réaliste française».

Son enfance, avec vue sur la mer, du côté de Sainte Félicité au Québec, se confond vite avec le chant. Quand le restaurant de ses parents lui sert, à 4 ans déjà, de première scène. Vingt-six ans plus tard, celle qui répète inlassablement «être entrée en chanson comme en religion» n'est toutefois pas guidée dans sa vie de la bouche de Dieu, tel George W. Bush.

Reine surtitrée des concours de chanson, celle qui a incarné 350 fois la serveuse automate dans Starmania trois ans durant songe souvent à ce que sera son futur: «Cela me rendrait triste de finir ma vie qu'avec des chansons autour de moi. Je rêve de famille et n'ai pas envie de vivre uniquement pour mon métier actuel.» Avant d'y mettre un terme ou de se retrouver «Chanteur sans mélodie» comme l'un des beaux titres de Tout un jour, elle voudrait «bien faire un disque avec Caetano Veloso ou Willie Nelson».

En concert di 7 nov. à 20h, à l'Arena de Genève. Loc: Fnac, TicketCorner. Tout un jour (V2/TBA) Isabelle Boulay.