Entre Julien Ostini et «Siegfried», l’enfance

Opéra Le Meyrinois est invité pour sa première mise en scène lyrique au Grand Théâtre

Il débute avec une création mondiale pour les jeunes

Un grand arbre vert fluo. Vu du dessous, le feuillu tend sa ramure au ciel ensoleillé. L’image, pétante et tendre à la fois, signale le prochain opéra du Grand Théâtre. Sieg­fried ou qui deviendra le seigneur de l’anneau est un projet pas comme les autres, pour les jeunes (lire ci-dessous). Il a été réalisé par un jeune metteur en scène, pas comme les autres. Julien Ostini porte sur la scène de Neuve une histoire d’enfance. Le nouveau venu, juste 30 ans, est de plus l’heureux père d’un bébé tout neuf sur lequel veiller.

Regard doux, mais droit. Silhouette fine, mais athlétique. Pull en V sur un pantalon slim coloré. Dessous, une chaussette rouge, et une noire. La dualité est assumée. Julien Ostini a les pieds sur terre et la tête au firmament. La toute récente expérience lyrique de ce Meyrinois semble une chance. Elle a pourtant mûri peu à peu, sur un terreau ancien et fertile. La terre des rêves enfantins qui ensemencent une vie. Celle du petit Julien se déroule dans les bois qui entourent la maison familiale. Là, à l’ombre des arbres, il se raconte des histoires et se fait son théâtre.

«Nous habitions un ancien moulin du XIe siècle dont les fondations s’ancrent sur les rives du Rhône. La vue sur les roseaux est superbe. Dans un tel cadre, on ne peut qu’être sensible à la beauté du monde originel. Depuis, nous avons racheté en famille cette grande bâtisse de Challex, dans l’Ain, où nous continuons la tradition: tout est issu de notre propre production. Jusqu’à l’électricité, aujourd’hui. J’en suis particulièrement fier.»

Tout part donc de la nature, et tout y aboutit. Julien Ostini est si intimement pétri de cette évidence qu’il en a fait un art, non seulement de vivre, mais de créer. Car le bambin des bois possède aussi un penchant naturel pour la musique et le théâtre. Questions de gènes. «Mon grand-père, postier, jouait de la trompette dans le big band de Dardagny. Il y avait une guitare qui traînait dans le grenier. A 5 ans, pour moi, ce serait la guitare, je n’en démordais pas, de toutes les larmes de mon corps.»

Ce sera le violon, après que le marchand d’instruments a montré tout ce qu’il avait en magasin, afin que le chérubin soit sûr de son choix.

«Quand il est finalement allé chercher une petite boîte dont il a extrait le violon, je suis tombé sous le charme. Sa forme, sa couleur, ses sonorités… Cet amour ne m’a plus quitté. J’ai passé mon diplôme instrumental et je continue une fois par semaine, au moins, à jouer les Partitas ou Sonates de Bach ou les Concertos pour violon de Mozart.» Où ça? «Dans la forêt au bord du fleuve», bien sûr.

Parallèlement, tout prend racine à Carouge. Le père de Julien est responsable de salle du théâtre alors dirigé par Georges Wod. Il y emmène très souvent son fils, petit dormeur. «J’adorais aider dans les vestiaires, et à la vente des glaces.»

La scène le gagne rapidement. «Circuler entre tous ces métiers, ces équipes de techniciens, et voir en salle la magie des décors et des costumes m’a fasciné, du haut de mes 5 ans. La révélation des textes est venue un peu plus tard.» A Paris. Notre-Dame. «Victor Hugo a toujours été mon maître. Pouvoir imaginer les personnages qui ont marqué ma jeunesse dans les lieux de ce chef-d’œuvre a donné sang, vie et corps à mon imaginaire littéraire.»

L’adolescent s’engage alors de toute son âme dans le théâtre. «A force de tout observer depuis toujours, j’ai développé une grande mémoire scénique. Je vois une seule fois une mise en scène, et je me souviens de tout. La place, le mouvement, le rythme des acteurs et des objets, le texte, le déroulé de l’action, les déplacements, l’éclairage… J’aime réunir les énergies qui donnent vie aux pièces.»

Il apprend à jouer avec la troupe du théâtre de l’Ermitage de Moscou, de passage à Carouge. Prend des cours d’art dramatique. De chant. Devient comédien. Puis assistant de nombreux spectacles, dont beaucoup pour les enfants.

«Je me sens plus un passeur qu’un homme en mal d’enfance. Elle n’est pas un refuge pour moi. Je me considère plutôt comme un éveilleur. Mon seul désir est de faire découvrir le bonheur de la musique et du théâtre. Aux petits comme aux grands. J’aime l’idée que l’art aide à se construire. Et qu’il peut rendre heureux. J’espère que dans cinquante ans, j’aurai amené beaucoup de gens à l’aimer.»

Les rencontres le mènent, de son côté, jusqu’à l’opéra, «l’art global, total, où tout est en jeu». La régisseure du Grand Théâtre Chantal Graf remarque ce talent multiforme, qui connaît de l’intérieur aussi bien la musique que le théâtre. Un cadeau précieux. «J’avais fait une demande pour pouvoir juste assister à des répétitions. J’aurais été heureux de simplement balayer. On me propose de la figuration puis je me retrouve à assister les plus grands metteurs en scène. Un rêve!»

Pendant cinq ans, il apprend tout, des meilleurs. Débuter avec la Trilogie du diable d’Olivier Py, quoi de plus stimulant? La confrontation avec Ezio Toffolutti, Jérôme Savary, Marthe Keller, Christof Loy, Giancarlo del Monaco ou Dieter Dorn l’aiguillonne aussi. «Cela m’a permis de prendre le regard de l’autre, examiner où je pouvais l’aider et oublier ce que j’aurais fait à sa place. C’est un exercice formidable pour anticiper, avancer et découvrir à quel point on peut concevoir des choses totalement différentes, voire opposées, dans un même ouvrage. Cela rend aussi plus attentif à ce qui pourrait nous échapper.»

Une attention qui trouve son écho aujourd’hui dans Siegfried ou qui deviendra le seigneur de l’anneau. Julien Ostini sera pour la première fois seul aux commandes d’un projet d’envergure. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un ouvrage «traditionnel», l’enjeu n’en est pas moindre. En ramassant sur une heure l’opéra de Wagner, le compositeur allemand Peter Larsen a réalisé des coupures pour rendre Siegfried plus accessible. Sacrilège? La partition sacrifiée? Pas pour le metteur en scène.

«L’histoire du personnage, traduite en français par Daniel Dollé, est suffisamment forte pour tenir le choc. Pour moi, il s’agit avant tout de la recherche des origines et de la vérité. Mime, père adoptif de l’enfant sauvage qu’est Siegfried, n’est en définitive pas si mauvais. Il a ses défauts, comme tous les pères.»

«Et puis il y a l’Arbre, issu de la forêt immémoriale, à partir duquel tout se déploie. Siegfried est un conte initiatique. Le héros étouffe, dans un univers trop petit pour lui. Il part à la découverte du monde et découvre la cruauté du pouvoir. Mais surtout l’amour, seule liberté et seul enchaînement. Sa grande histoire, son vrai combat.»

En envisageant l’acte artistique comme une forme de manifeste, Julien Ostini a, de plus, cofondé le collectif Atlas, pourvoyeur de projets écologiques et nomades en prise directe avec la nature, dans la mouvance du Land Art. La politique n’est pas loin. «Et pourquoi l’art ne serait-il pas politique, du moment qu’il améliore la condition humaine et rapproche de la nature? C’est un programme que je peux défendre.» On le croit sans peine.

Grand Théâtre, le 21 mars à 19h30, le 22 à 15h et 19h30. Loc. 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

«J’aime l’idée que l’art puisse aider à se construire. Qu’il rende meilleur en fréquentant la beauté»