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Entre l’art et le livre, c’est l’amour libre. Quatre expositions en témoignent

A Berne, à Genève et au Locle, quatre expositions font le pari de parler de livres d’artistes, domaines de liberté s’il en est. Le visiteur est souvent frustré de ne pouvoir prendre en main ces objets, mais il est aussi fasciné par l’immensité de ce champ de création

Entre l’art et le livre, c’est l’amour libre

Expositions En cette fin d’année, plusieurs manifestations mettent en vitrinedes livres d’artistes

Un paradoxe pour un objet d’affranchissement

Au Locle, à Genève ou à Berne, ils sont là, enfermés dans des vitrines, tels des trésors impalpables. De l’autre côté du verre, ils restent des inconnus. Il est difficile de faire plus paradoxal que ces expositions de livres qu’on ne peut feuilleter. D’un roman mis ainsi en boîte, on peut se dire qu’on le retrouvera en librairie ou en bibliothèque. Mais ces livres-là sont autres. Uniques, ou en édition limitée, ils ne s’inscrivent pas dans une contrainte préétablie. Chacun réinvente la notion de livre. Ils ont pris le large, grâce aux artistes qui les ont imaginés.

Définir le livre d’artiste. On y consacre des colloques, des projets de recherche. C’était le cas le mois dernier à Lausanne, où des spécialistes venus des musées ou des bibliothèques, de l’édition ou de la recherche universitaire se sont penchés sur les pratiques culturelles liées au livre d’artiste comme pièce unique. Le rendez-vous était lié à une recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique: Les Artistes et les livres (1880-2015). La Suisse comme plateforme culturelle, lancée par la section d’histoire de l’art de l’Université de Lausanne et la Bibliothèque nationale (BN) en automne 2013. Le projet est ambitieux, puisqu’il s’agit de cerner, dans toute la variété d’un corpus très large (les objets conservés à la Bibliothèque nationale ainsi que dans les collections suisses publiques et privées), de clarifier la définition du livre d’artiste et de montrer comment ce domaine est vivace dans le patrimoine culturel suisse. Un patrimoine qui s’est par ailleurs toujours enrichi d’échanges internationaux.

En marge du colloque, la BN présente dans ses murs bernois une exposition qui s’annonce comme la première d’une série. Une exposition élégante, et assez mystérieuse pour les non-germanophones, puisque cette institution oublie ses devoirs linguistiques confédéraux et ne propose un guide de visite qu’en langue allemande. Il s’agit ici de réfléchir à la notion même d’unicité, qui vaut ici plus par l’originalité de l’objet que par le fait qu’il n’existerait qu’une seule fois. Carnets d’artistes, appropriation d’ouvrages existants, annotés, redessinés, troués, projets de livres particuliers, parfois sculpturaux: de vitrine en vitrine, c’est bien la variété des approches qui fascine.

Le catalogue de l’exposition I’m Not The Girl Who Misses Much, de Pipilotti Rist, en 1994, a ainsi été investi par l’artiste, qui a glissé dans une boîte, outre la vidéo de son œuvre, papiers de couleur et collier de perles. Le livre d’artiste peut ainsi accompagner une exposition. Il peut aussi la remplacer, ou remplacer la monographie d’artiste. Il dialogue ainsi avec toutes les formes de création et de circulation de l’art. Non loin des couleurs de Pipilotti, on trouve ainsi un ouvrage récompensé l’année dernière parmi les Beaux livres de Suisse, Pierre Schwerzmann, 2013. Publié par Boabooks, à Genève, il pose toute la question de l’interaction entre artiste et éditeur dans ce genre de projet. Tout l’ouvrage, dans ses rythmes, ses successions colorées, a été pensé pour ne pas devenir un livre sur la peinture de Pierre Schwerzmann, mais qui véritablement l’intègre, dans ses plus belles qualités vibratoires.

L’éditeur de Boabooks, c’est Izet Sheshivari, lui-même curateur de l’exposition la plus surprenante du moment. Au Commun du Bâtiment d’art contemporain à Genève, The Liberated Page s’inscrit dans un projet au long cours, associatif. Elle se présente comme un voyage, de vitrine en vitrine, aussi esthétique et poétique que savant. Le début est assez simple, avec une série de «sources», qui débute avec ce texte merveilleux, qu’est Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897), de Stéphane Mallarmé, où le poète a choisi la place de chaque mot dans la page. (ici dans un reprint proposé par Gallimard en 2006). Avec les avant-gardes russes ou les propositions du graphiste suisse Karl Gerstner, on voit tout un monde s’ouvrir en quelques couvertures, en quelques pages de curiosités graphiques.

L’exposition ouvre ensuite plus largement encore l’éventail des possibles. Elle ne donne rien comme acquis, se trouble encore d’interventions artistiques, rappelle que le projet d’un artiste peut aussi consister à photocopier, à multiplier plutôt qu’à restreindre. Elle offre aussi la possibilité de feuilleter quelques ouvrages et se réinvente comme un salon de discussion et de découverte lors des présentations publiques.

Au Locle, L’Art se livre explore largement les liens entre artistes et livres. Simple d’accès, bien médiatisée, elle va du livre-objet aux productions d’éditeurs spécialisés. Elle ose un pas du côté du numérique, avec par exemple les éditions Badlands Unlimited de l’artiste américain Paul Chan, ou des projets développés à l’ECAL.

Même si le jeu est une notion présente dans chacune de ces expositions, celle de la Bibliothèque d’art et d’archéologie de Genève le met clairement en avant. Avec des incontournables qu’on retrouve partout, des surréalistes au Suisse Dieter Roth. Et une très forte envie, en sortant, de voir quelques-uns de ces jeux réédités avant Noël pour ne pas se contenter de les voir en vitrine.

Carnets d’artistes, ouvrages existants annotés, troués, livres- sculptures, la variété des approches fascine

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