Alexis Schwarzenbach. Maman, tu dois lire mon livre. Annemarie Schwarzenbach, sa mère et sa grand-mère. Trad. d'Etienne Barilier. Metropolis, 426 p. et 55 photos

Sur l'arrière-plan de l'Histoire, dans un découpage éloquent, des moments décisifs de l'existence de trois femmes à coup sûr exceptionnelles, et l'influence qu'elles exercèrent sur leur illustre famille zurichoise. Dégagée des rumeurs qui y restent attachées, la vie d'un clan que le lecteur de langue française a pu entrevoir dans un livre féroce de Nicolas Meienberg, Le Délire général (Zoé, 1998). Voilà ce que le lecteur, alléché peut-être par les secrets ainsi promis au dévoilement, découvrira dans le volumineux ouvrage qu'Alexis Schwarzenbach, petit-neveu d'Annemarie Schwarzenbach et historien de son état, consacre jusque dans le détail du quotidien à la chronique des siens.

Fondé sur des documents inédits, lettres, journaux intimes et les quelque 10000 photographies par lesquelles la mère d'Annemarie, Renée, illustre jusqu'aux moindres événements de ses journées, le livre s'attache avant tout à cette dernière, «femme tout à fait exceptionnelle», écrit sa fille, «destructrice, dangereuse, animale... toute de bonté et toute de méchanceté... qui n'est que cœur, impulsion, réaction... primitive, parce que ses jugements sont absolus, mais compliquée, parce qu'elle souffre, par exemple à cause de moi, et là, est désemparée».

Au premier plan, donc, Renée, née d'une mère issue de la noblesse allemande, fille du futur général Wille, épouse d'Alfred Schwarzenbach, riche héritier des fameuses soieries. Renée, douée pour le violon et le piano, passionnée de Wagner, mais aussi écuyère réputée au plan international, qui gère ses terres et élève ses propres chevaux. Renée, ambitieuse, aimant «le chic» et brillante dans sa vie mondaine, qui reçoit chez elle Richard Strauss, Hesse, Furtwängler, mais aussi quelques dignitaires nazis. Renée, mère souvent abusive de cinq enfants, mais qui s'occupe avec un dévouement inlassable d'un fils handicapé. Renée qui, jour après jour, tient son journal, et réussit à concilier tout au long de sa vie un rôle d'épouse aimante et passionnée et des amours tumultueuses avec une célèbre cantatrice allemande.

Autour de cette femme péremptoire et aux colères redoutées gravitent sa mère Clara Wille von Bismarck, qui laisse entrevoir sa personnalité dans un bref récit de sa vie et tente d'apaiser les conflits, et son père Ulrich, indéfectible dans son affection pour son petit-fils retardé. Et se profilent parfois l'un des quatre frères et sœurs de Renée ou de ses quatre autres enfants. Mais l'attention se fixe avant tout sur Annemarie et sa douloureuse relation à sa mère. Sur ses voyages, son addiction à la drogue, son mariage, ses nombreuses amours féminines et les esclandres qui peuvent s'ensuivre. Sur sa lutte désespérée pour la survie et sur les circonstances étranges et les causes non encore élucidées de sa mort prématurée.

Si l'accent est mis d'abord sur les préoccupations familiales, les options politiques n'en sont pas pour autant occultées. Claire et Renée restent pendant toute leur vie des admiratrices inconditionnelles de l'Allemagne. Ardemment, au cours des deux guerres, elles souhaitent sa victoire - même quand il s'agit des nazis. Elles réprouvent Annemarie qui dans le cercle des Mann appelle à les combattre. Après le Kaiser, Clara a reçu chez elle Hess et Hitler. A la chute de Paris, elle et sa fille sont au comble du bonheur, le début de la campagne de Russie les enchante. Les jugements de Nuremberg provoquent leur indignation, et Renée ne ménage pas ses efforts pour aider ceux qui, à l'issue du conflit, quittent l'Allemagne pour échapper à des poursuites.

Sur quatre-vingts ans de vie familiale, mais aussi d'Histoire, le livre apporte selon la chronologie une impressionnante masse d'informations. On ne peut qu'admirer le soin et l'ampleur de la recherche. Même si on la souhaiterait parfois mieux élaguée et présentée dans des perspectives plus nettes, elle confronte à une stimulante simultanéité des faits et à la captivante intensité des vies.