Religion

Entre Moïse, Hamlet et Dark Vador, que croire?

Notre chroniqueur John E. Jackson a lu «Dans les coulisses de l’Evangile» d’Andreas Dettwiler

Le petit-fils: Papy, j’ai été au catéchisme, on nous a raconté que la mer s’était divisée en deux pour laisser passer les gens.

Le grand-père: Oui, devant Moïse. C’est pour qu’Israël puisse échapper aux troupes de Pharaon.

Le petit-fils: Moi, je n’en crois pas un mot. On n’a jamais vu ça.

Le grand-père: Tu sais, peut-être qu’il y a eu un tremblement de terre ou qu’un astéroïde est tombé dans la mer à ce moment-là.

Le petit-fils: Un astéroïde? Comme dans «Star Wars»?

Le grand-père: Peut-être.

Le petit-fils: Ça devait être Dark Vador…

Eh non, si vous voulez savoir, je ne suis pas le papy en question, et ce n’est pas mon petit-fils qui fait preuve d’incrédulité. Je ne fais que rapporter ce qu’un ami m’a confié. Mais je dois avouer que j’aurais très bien pu l’être, et vous aussi, j’imagine, tant nous sommes tous également confrontés à cette question. Que peut-on demander à un enfant de croire, que peut-on croire soi-même des mythes ou des récits qu’il est d’usage parmi nous de raconter?

Désirs et craintes

Il est tentant, dans un premier temps, de se dire que Moïse, ce n’est quand même pas la même chose qu’Ulysse, Joseph et ses frères qu’Agamemnon, ou encore Ruth ou Judith qu’Antigone. Mais, à la réflexion, sont-ils si différents? Davantage encore, que sont-ils, tous ces personnages, qu’ils appartiennent à la Bible ou à la mythologie? Sont-ils autre chose que ce que Vico nommait des universaux de l’imaginaire? Des figures sur lesquelles nous projetons nos désirs et nos craintes au même titre, disons, que Tristan, Hamlet ou Robinson?

Ces réflexions me sont venues à l’esprit à la lecture du livre d’Andreas Dettwiler, «Dans les coulisses de l’Evangile», dans lequel ce professeur à la Faculté de théologie de Genève répond aux questions très précises et très pertinentes que lui pose Matthieu Mégevand au sujet du type de créance que les Evangiles et, de manière plus générale, la Bible peuvent espérer de leurs lecteurs contemporains.

Il ne s’agit pas seulement d’une question ayant trait à la religion ou du moins aux religions institutionnelles. Ou plutôt: depuis que les religions institutionnelles ont cessé d’être la référence canonique par rapport à laquelle ces questions ont si longtemps cherché et trouvé leur réponse, le questionnement même a pris une forme bien plus diverse, sauvage et pour tout dire imprévisible: pour un enfant de 8 ou 10 ans, Dark Vador a-t-il moins de réalité que Jésus-Christ?

Cheval de Troie

Loin de moi la moindre pensée impie. Je ne cherche qu’à réfléchir sur les modes de croyance qui sont ou peuvent être les nôtres aujourd’hui. Comme Dettwiler le montre, de tels modes sont nécessairement herméneutiques. Ou pour le dire autrement: il est devenu quasi impossible, dans ce domaine, de déclarer que quelque chose est vrai sans préciser de quel critère de vérité l’on se sert pour l’affirmer. Dieu partagea-t-il la mer Rouge sous les pas de Moïse pour ensuite la refermer et engloutir Pharaon? Jésus marcha-t-il vraiment sur les eaux? Qu’est-ce que vous croyez vraiment si vous répondez oui? Et ce quelque chose est-il si différent que de croire, par exemple, qu’Ulysse eut l’idée de construire un cheval de bois pour entrer dans Troie?

Coulisses

L’anthropologie sociale nous enseigne qu’il n’existe pas de sociétés sans mythes. Ces mythes – ces histoires – nous leur accordons un crédit variable sans doute, mais indispensable. La tâche d’un théologien est de nous expliquer pourquoi, et à quelles conditions, certaines de ces histoires méritent d’être tenues pour plus que des mythes: pour des formes de révélation. C’est ce que Dettwiler fait très bien pour les Evangiles. A y réfléchir, il n’est pas difficile de comprendre que toute histoire est en même temps un acte d’interprétation. Raconter, c’est expliquer, ou du moins donner un sens.

Il se trouve simplement que certaines histoires – ou certains poèmes – semblent avoir une réserve de sens quasi infinie. Ce sens est en eux, mais il est aussi dans l’époque à laquelle on les déchiffre et en même temps dans l’acuité ou la profondeur de celle ou celui qui mène ce déchiffrement. Pour reprendre les termes de Rudolf Bultmann, c’est à ce point qu’il s’agit de distinguer entre représentation et signification. C’est pour cela qu’il y a, depuis vingt siècles, des gens qui cherchent à entrer dans les coulisses de l’Evangile et d’autres qui ne demandent qu’à les y suivre et surtout que le sens qu’on y trouve ne cesse d’évoluer.

Andreas Dettwiler connaît la maison à fond. A supposer même qu’on diffère de lui sur tel ou tel point, il n’en reste pas moins un guide passionné et qui ne manque jamais, c’est son mérite, d’exposer de façon très claire son argumentation. Il n’aurait peut-être pas convaincu le petit-fils de mon ami, mais il l’aurait certainement aidé à mieux situer Dark Vador.


Andreas Dettwiler «Dans les coulisses de l’Evangile. Conversations avec Matthieu Mégevand», Bayard/Labor et Fides, 218 pages

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