Livres

Entre les mondes avec David Chariandy

Le romancier canadien avait marqué avec «Soucougnant», le portrait d'une mère des Caraïbes émigrée au Canada et atteinte de démence précoce. «33 tours» est le récit bouleversant d'un amour entre deux frères

David Chariandy a le talent de faire entendre les pneus qui roulent sur la neige détrempée, ce froissement qui berce et souligne la solitude des dimanches soir. Seuls, les deux personnages de 33 tours, le sont souvent. Deux frères, de 6 et 7 ans, Michael et Francis. Ils vivent à Scarborough, dans la banlieue de Toronto. Ils sont nés au Canada, leurs parents à Trinidad, dans les Antilles britanniques. Le père est parti. La mère, Ruth, aligne plusieurs jobs de femme de ménage dans des bureaux, emplois de jour, de nuit, des remplacements au pied levé aux quatre coins de la ville. David Chariandy décrit l’épuisement maternel, l’odeur de fatigue que le corps dégage, la voix «devenue irréelle», tressée de sommeil lourd, qui veut rassurer les petits laissés seuls avec les images de la télévision où un braquage dans une supérette de quartier tourne en boucle, comme une ritournelle de cauchemar.

David Chariandy fait partie des écrivains de l’exil qui puisent dans le sentiment de décalage, de perpétuelle étrangeté, ni du pays des parents, ni complètement du pays d’arrivée, ils puisent donc dans cet entre-deux la source d’une écriture parmi les plus fertiles, les plus aptes à saisir les patchworks contemporains. C’est en 2007 que paraît au Canada le premier roman de cet universitaire, professeur de lettres à Vancouver. Soucougnant devient un phénomène d’édition, à la grande surprise de David Chariandy lui-même, qui s’imaginait toucher ses proches et dans le meilleur des cas un petit cercle littéraire. Son récit d’un fils prodigue rentrant chez sa mère, après deux ans d’absence, lui vaut une reconnaissance bien plus large.

Robinets oubliés

Soucougnant désigne ces entités supranaturelles qui traversent le ciel des Antilles à la nuit tombée. Des femmes, le plus souvent, qui ont fait un pacte avec le diable, ôtent leur peau pour se transformer en oiseau noir ou en boule de feu et réaliser quantité de tours pendables. Dans le roman, c’est Adèle qui fait des forfaits. La mère, abandonnée puis retrouvée par le fils, est atteinte de démence précoce. Elle oublie de fermer les robinets, saupoudre la cuisine entière de farine, oublie qui sont les gens. Mais son enfance aux Caraïbes, tel un port où s’amarrer, demeure, même si elle mélange beaucoup de choses. Elle se souvient aussi de son arrivée au Canada avec son mari. Le fils, dans une émotion contenue, redonne voix à ces récits et fait le portrait pudique d’une vie de femme et de mère émigrée dans un milieu hostile.

Vies adolescentes

33 tours procède aussi de biais. Il est question ici d’amour entre frères (le titre original est Brother) et d’amour filial encore, beaucoup. De deuil et de retour à la vie. De vies adolescentes craquelées puis brisées par le racisme et l’amertume. David Chariandy pose calmement les lumières, les couleurs, les sons, ces paysages de banlieues bruyantes, l’appartement situé juste à côté de la route où pataugent sans cesse les voitures dans la neige grise.

L’auteur laisse au lecteur le soin de déduire lui-même la vie qui s’est figée pour Ruth. On la découvre de dos, assise devant la télévision allumée mais sans le son. Seuls ses cheveux gris dépassent du dossier. La lumière bleue de l’écran éclaire le salon par intermittence. Elle ne se retourne pas quand son fils, la vingtaine bien entamée, rentre, au début du roman. Michael est accompagné par Aïsha, une ancienne amie, qu’il n’a pas vue depuis dix ans. Le silence et l’immobilité de la mère hurlent une douleur tue. Aïsha, de passage, va dormir là. Dans une gêne palpable, Michael lui montre la chambre où elle passera la nuit. Et là, de nouveau, une simple image: celle d’un lit superposé où le matelas du dessus a disparu. C’est Aïsha qui brise la chape de plomb: «Je pense toujours à Francis», dit-elle.

Grâce à Aïsha

Le roman est le tombeau de ce grand frère, Francis, tombé en pleine adolescence révoltée, amoureuse et musicale. La narration est confiée au cadet, Michael. Or Michael, le lecteur le comprend petit à petit, est lui-même figé, entre parenthèses, tout à sa mission de soutien à sa mère, depuis la disparition de Francis, dix ans plus tôt. On suit donc le retour progressif à la vie de Michael et de sa mère, grâce aux interventions d’Aïsha, contre le gré du narrateur, voire à son insu. Tandis que Michael, par des retours dans le passé, fait le portrait de son frère et donc dessine leur enfance, puis leur adolescence à tous les deux.

Et Ruth, dans ces passages, est une femme qui déplace les montagnes pour ses deux garçons, l’esprit rivé sur leur avenir, forcément prometteur, par-delà toutes les vicissitudes du présent. «Elle était l’une de ces femmes noires qui refuse de rechercher ou d’accepter l’aide des autres. Qui refuse de subir la moindre entrave à son sentiment d’indépendance ou à la conviction qu’elle finirait par arriver.» Francis et Michael doivent être prêts à saisir les «opportunités», mot central dans l’éducation maternelle. Le roman est le douloureux détricotage des efforts et des projets de cette mère seule. David Chariandy décrit le regard des enfants qui saisissent bien la double vie de leur mère: «Elle n’était jamais ravie de nous abandonner, et si elle apprenait la veille, qu’un travail de nuit était imminent, elle prenait sur son précieux temps de sommeil pour cuisiner et se préoccuper des détails des repas et des activités du lendemain. […] Il y avait de la tendresse dans les plats qu’elle préparait, de l’amour dans un plat rendu parfait grâce à la touche fruitée du piment scotch bonnet. Mais, dès l’instant où elle commençait à enfiler son manteau et ses chaussures, il fallait voir son état: épuisée, presque accablée de remords, qu’elle n’exprimait pourtant que par d’amères remontrances et d’invraisemblables menaces.»

La rivière Rouge

La nature qui exulte dans Scarborough grâce à la Rouge, une rivière qui se déverse dans le lac Ontario, offre à Francis et Michael, un lieu sauvage, de toute beauté, le lieu auquel ils se sentent appartenir. Beaucoup plus que dans ces Caraïbes où Ruth les amène une fois. Excellent passage où David Chariandy, avec son art des petites touches, décrit l’immense fossé creusé entre Ruth et le reste de sa famille; et où Francis et Michael sont comme deux points d’interrogation, perdus.

Par l’empathie que l’auteur sait construire entre son histoire et le lecteur, 33 tours, au son des mix que Francis et son ami Jelly excellent à créer, 33 tours se lit comme le roman poignant des mères, des fils, des pères absents, d’où qu’ils viennent. Etonnamment, David Chariandy parvient à mettre de la lumière, une grosse bouffée de printemps au cœur de l’hiver, de tous les hivers.

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