Genre: Histoire
Qui ? Christopher Clark
Titre: Les SomnambulesEté 1914: comment l’Europe a marché vers la guerre
Traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru
Chez qui ? Flammarion, 662 p.

Sur les raisons qui ont précipité le continent européen dans la guerre en septembre 1939, peu de questions. La politique agressive d’Adolf Hitler ne pouvait que déboucher sur une conflagration dont c’est plutôt le report depuis ses premières provocations qui fait débat. Mais Hitler est lui-même fils de Versailles et, en conséquence, d’août 1914. Un moment d’histoire autrement énigmatique, malgré la tendance dominante à y discerner, dans la suite des vainqueurs, une responsabilité prépondérante des puissances centrales.

Dans le passionnant ouvrage qu’il consacre aux mois qui ont précédé l’ouverture des hostilités, l’historien britannique Christopher Clark ébranle cette dernière thèse au profit d’un portrait à la fois plus nuancé et plus contemporain des acteurs du drame ainsi que des conditions dans lesquelles ils ont agi. Et pris des décisions dont les conséquences se chiffrent en millions de morts – vingt entre 1914 et 1918, une centaine si on leur ajoute les victimes du second conflit, qui apparaît de plus en plus comme une séquelle du premier.

En août 1914, cela fait un siècle que l’Europe, tant bien que mal, vit en paix. Une paix qui n’exclut ni les différends parfois vifs, ni les conflits localisés, au nombre desquels il faut tout de même compter l’affrontement franco-germanique de 1870. Mais dont les dirigeants se connaissent bien, s’efforcent de s’entendre pour apaiser les tensions, voire, pour les monarques plus ou moins constitutionnels qui dominent encore la plupart des pays, sont parents.

Ce système mis en place en 1815, il est vrai, s’effrite. L’émergence de l’Allemagne en 1870 en a modifié les rapports de force. Les nationalismes y ont peu à peu imposé leur logique, qui ébranle notamment les Balkans, où les appétits russes enflent au fur et à mesure que se délite la puissance ottomane, tandis qu’un autre homme malade suscite de nouvelles convoitises: l’Empire austro-hongrois qui constituait justement le pivot du concert européen.

Pour autant, la conflagration n’a rien d’une nécessité historique. Elle éclate en réponse à un événement à la fois marginal, violemment perturbateur et étrangement familier à un Européen du XXIe siècle: un attentat terroriste en périphérie.

Si impressionnant soit le statut des victimes – François-Ferdinand, héritier au trône austro-hongrois, et sa femme Sophie –, l’agression commise à Sarajevo le 28 juin 1914 par un groupe de militants sous influence de la Main noire serbe n’était pas en elle-même de nature à ébranler le continent. Dans les réactions en chaîne qui ont débouché sur les mobilisations de la fin de l’été, différents facteurs plus ou moins impondérables ont joué un rôle: traités d’alliance contraignants, on l’a beaucoup souligné, mais aussi récits nationaux concurrents, soucis de politique intérieure, hasard de la distribution aux postes clés et enfin méfiance engendrée par la forte opacité de mécanismes de décision qui ne suivent pas toujours les voies officielles.

La constitution et le renforcement des alliances dont l’application précipitera la guerre, ainsi, reposent en partie sur de mauvaises appréhensions des rapports de force. Tant à Berlin qu’à Paris, on surestime fortement les résultats de l’effort de réarmement russe. Dans la seconde capitale, Raymond Poincaré resserre les liens avec Moscou au point d’aligner son pays sur la politique russe dans les Balkans car il craint de voir prochainement cet allié, indispensable pour contenir l’Allemagne, en mesure de se passer de son amitié. Guillaume II, de son côté, ne souhaite pas la guerre, même s’il tient à se doter d’une marine susceptible de rivaliser avec la Grande-Bretagne. Mais, persuadés que le temps joue contre eux, les dirigeants allemands jugent souhaitable, si le tsar veut en découdre, que cela se fasse le plus vite possible.

Nicolas II ne veut pas se battre, pas plus que François-Joseph, aux premières loges avec lui. Mais chacun voit sa crédibilité engagée par l’implication évidente de la Serbie dans l’attentat. Les sanctions qui semblent indispensables aux autorités autrichiennes pour restaurer leur autorité apparaissent aux yeux de leurs homologues russes comme d’inacceptables interférences dans les affaires internes d’un client précieux – une configuration elle aussi familière en 2013.

Chacun, dans cette affaire, avance vers la guerre avec le sentiment d’y être contraint par les autres, même les Serbes, dont le nationalisme bravache a hésité face à l’imminence d’un affrontement. Contrairement à une idée reçue, tous ne le font pas le cœur léger, et l’idée d’un conflit rapide et salvateur est loin de faire l’unanimité. On parle plutôt d’apocalypse, de combats longs et meurtriers où les progrès technologiques se traduiront en souffrances humaines démultipliées, et les efforts ne manquent pas pour circonscrire l’affrontement à l’Est, où il semble inévitable.

Mais si la conscience de faire un pas irréparable existe, elle ne réussit pas à s’imposer suffisamment pour dicter les décisions en dernier ressort. Le souci de moucher un adversaire intérieur, de rester au pouvoir ou de faire bonne figure joue également un rôle – un facteur particulièrement présent dans le cas de la Grande-Bretagne, où les réticences à s’engager sont les plus fortes et les raisons de le faire les moins apparentes. Ce à quoi il faut ajouter les impératifs militaires, désormais passés au premier plan: ce sont eux qui transforment la mobilisation partielle envisagée par Moscou le 24 juillet en mobilisation générale, visant également le front occidental où l’Allemagne ne peut dès lors plus que s’aligner. Et qui amènent cette dernière à violer la neutralité de la Belgique, acte dont Londres a fait savoir qu’il constituait un casus belli.

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Herbert Asquith

Premier ministre britannique, le 24 juillet 1914, dans une lettre à sa confidente Venetia Stanley

«Nous ne sommes plus désormais si éloignés d’un véritable Armageddon […]. Heureusement, il ne semble y avoir aucune raison que nous ne restions pas de simples spectateurs»