Branle-bas de combat dans le hall du Mariott Hotel de Zurich, jeudi après-midi. La star du folk-rock américain Ben Harper est de passage en ville pour défendre sur scène les chansons de son dernier album, l'efficace Burn to Shine. Fébriles, radios et télévisions se massent dans le salon du rez-de-chaussée, dans l'attente de pouvoir approcher le héros du jour, au repos dans le havre de sa suite royale.

A quelques mètres de là, un jeune homme aux lunettes teintées, veste jeans et coupe de cheveux façon Mods londonien s'enfonce paresseusement dans l'un des profonds fauteuils de la réception. Manifestement harassé par une tournée européenne qui arrive à son terme, l'homme qui assure les premières parties de Ben Harper ne semble pas goûter pleinement aux joies du star-system. Tout juste esquisse-t-il un sourire agacé lorsqu'un quidam lui demande: «Are you Ben Harper?»

Face à la star du folk-rock, le challenger Joseph Arthur n'a sans doute pas le charisme nécessaire pour espérer succéder à son mentor de fortune, mais déploie sur la longueur de son troisième album un savoir-faire indéniable, à même de lui ouvrir les portes de la notoriété. Portées par un timbre de voix mat, sombre et éthéré, les nouvelles complaintes de Come To Where I'm From font plus que jamais la part belle aux humeurs noires, laissant poindre sous le calme apparent de ses constructions acoustiques et nonchalantes une personnalité trouble, domestiquant avec peine ses démons intérieurs.

Un faux calme donc, reflété dans l'attitude lasse et quelque peu bourrue du chanteur alangui. Adepte du monosyllabe, Joseph Arthur ponctue l'essentiel de l'entretien de remarques aussi pertinentes que «c'est cool, vous voyez ce que je veux dire?» ou «mmh… je ne sais pas». Ainsi, évoquant sa rencontre miracle avec Peter Gabriel, patron du label qui l'héberge depuis ses débuts en 1996, l'homme se contente de réciter une leçon bien apprise: «J'ai donné une cassette démo à un ami qui l'a passée à un ami qui l'a passée à un ami qui travaillait avec Peter. Peter l'a écoutée, et m'a laissé un message sur mon répondeur. On en a parlé, et voilà. C'était un accident, je ne sais pas pourquoi j'ai été inclus dans ce label autrefois spécialisé dans la World Music.»

Même scénario lorsqu'on l'interroge sur ses rapports avec la nouvelle vague de songwriters à l'américaine, Elliott Smith en tête: «Je n'ai pas l'impression de faire partie d'un mouvement donné. Je ne sais pas, peut-être que c'est en train de devenir un courant. Ça serait cool… j'en ai assez du play-back.» Soit. Une dernière question, Joseph: «Et la peinture?»

Véritable «Sésame ouvre-toi», la question arrache alors le jeune homme de sa rêverie. Et le voilà qui se met à parler avec passion de son hobby favori, illustré par les pochettes de ses disques aux personnages squelettiques tout droit sortis de l'imaginaire d'un Basquiat en puissance: «Je n'ai jamais fait d'école d'art. J'ai simplement commencé à peindre comme tout le monde enfant, et je n'ai jamais cessé depuis. C'est quelque chose qui évolue sans cesse, et qui me surprend. A chaque fois que je pense avoir atteint une certaine limite, les choses continuent à se développer dans de nouvelles directions. C'est très étrange, car ce ne sont que des formes et des couleurs. Dans la poésie que je pratique en parallèle, je découvre un rapport similaire aux mots, qui est très différent de ce que je fais en chanson. Sans musique ni rythme, le défi est beaucoup plus grand, que ce soit en peinture ou en poésie. On se sent forcément limité, et tout l'intérêt est d'arriver à créer quelque chose de sensible et de fort à partir de moyens limités.»

Chanteur, peintre, poète. Au fait, comment Joseph Arthur concilie-t-il ces diverses activités? «Pour moi, tout fait partie d'une même démarche. Ce sont des activités qui ne me sont jamais pénibles. En vérité, j'ai besoin de cette diversité, car je ne prends pas de drogues, je mène une vie simple, et tout ce que j'ai, c'est du temps à tuer. Si je mettais toute mon énergie créatrice dans mes chansons, j'aurais déjà écrit l'équivalent de 500 albums, que je n'aurais jamais pu sortir. Toutes mes activités sont juste une manière de conserver un certain équilibre mental. Je ne me suis jamais défini comme «chanteur» ou «peintre», ou quoi que ce soit… Je suis un homme de la Renaissance!»

Européen dans l'âme, cet ancien vendeur de guitares demeure un véritable inconnu dans son pays d'origine. Une situation à laquelle il promet de remédier, tout en ajoutant dans un soupir: «Mais l'Amérique, c'est si grand, man!»

Joseph Arthur en première partie de Ben Harper à l'Arena de Genève ce soir, 20 h 30.

Renseignements au 022/365 11 65. Joseph Arthur, «Come to Where I'm From» (RealWorld/EMI).