Première à l'Office fédéral des réfugiés (ODR): une douzaine de collaboratrices et collaborateurs, prenant largement sur leur temps libre, ont fouillé les archives de l'Office et réalisé un ouvrage collectif consacré à dix réfugiés célèbres exilés en Suisse.

L'idée remonte à l'année 2000, alors que la discussion sur le rôle de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale battait son plein. «L'ODR a tout intérêt à se pencher de manière active sur le passé», a déclaré son directeur, Jean-Daniel Gerber, lors de la présentation mardi. «On dit toujours qu'il faut apprendre de l'histoire, mais encore faut-il la connaître», ajoute Stephan Parak, historien de formation, à l'origine du projet. Ayant commandé par pure curiosité le dossier de Bertolt Brecht, le déclic se fait chez ce chef de section à l'ODR alors qu'il tient tout à coup en main le passeport du célèbre écrivain: «Tout ce matériel, il fallait en faire quelque chose.»

Au départ, la publication d'un livre n'était pas assurée. L'entreprise répond avant tout à une motivation intérieure des collaborateurs. «Nous sentons fortement le poids de la responsabilité dans notre travail, c'est une manière de gérer cette pression», explique Stephan Parak. Suite à un mail aux 600 collaborateurs de l'ODR, une douzaine de personnes sont partantes et prêtes à investir des semaines de leur temps libre pour mener à bien l'entreprise. Le résultat est à la mesure du feu sacré qui a les animées. Les dix chapitres, consacrés chacun à une personnalité célèbre – Thomas Mann, Bertolt Brecht, Ignazio Silone, Robert Musil pour ne citer que les plus célèbres – racontent de manière passionnante comment elles ont été traitées par les autorités: chicanes, hésitations, mais aussi prévenances, voire protection en haut lieu.

Neuf portraits sont consacrés à des réfugiés arrivés avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. Celui qui est dédié à Agota Kristof, le seul en français, est particulier, puisqu'à son arrivée en Suisse en 1956, celle qui allait devenir presque trente ans plus tard une grande figure de la littérature francophone n'était pas encore connue. Son dossier révèle avant tout la manière exemplaire, dans l'histoire de la politique d'asile suisse, dont ont été traités les réfugiés hongrois. Encouragées par une opinion publique résolument anticommuniste, les autorités suisses ont fait preuve de pragmatisme et d'une certaine souplesse pour gérer l'arrivée de plus de 10 000 personnes fuyant les troupes soviétiques. Grâce aux efforts d'intégration déployés, les Hongrois se sont insérés dans la vie sociale helvétique en quelques mois. Cela n'empêche pas Agota Kristof de se retrouver pour de longues années à travailler en usine, alors que son mari de l'époque pouvait bénéficier d'une bourse universitaire.

Quelle influence la rédaction de cet ouvrage va-t-elle avoir sur l'ODR et surtout sur ses collaborateurs? «J'ai appris à considérer chaque dossier pas seulement dans l'optique de l'administration, mais aussi à me poser systématiquement la question de la portée de la décision pour chaque personne. Avec le temps, on devient un peu insensible, et j'aimerais bien poursuivre la discussion à l'intérieur de l'Office», répond Stephan Parak. Fuyant la Tchécoslovaquie avec ses parents en 1969, il ne se doutait pas alors qu'il travaillerait un jour à l'Office des réfugiés.

L'Exil en Suisse de réfugiés célèbres, principalement en allemand, édité par l'Office fédéral des réfugiés, 387 p., 32 francs, en librairie ou sur commande à http://www.bbl.admin.ch/fr/bundespublikationen