Karine Lisbonne et Bernard Zürcher. L'Art avec pertes ou profit? Flammarion, 254 p.

Le financement de la création artistique traverse une période de mutations dont témoignent les crises successives qui affectent beaucoup d'institutions en France comme en Suisse. Le modèle étatique est à bout de course, même là où il semblait fixé pour l'éternité. Le financement purement privé n'est cependant pas prêt à prendre la relève d'autant qu'il aspire à assurer sa légitimité grâce à la reconnaissance officielle. Dans le domaine des arts plastiques, la flambée des ventes aux enchères et l'expansion des foires internationales ne concernent qu'une minorité d'artistes, de marchands et de collectionneurs. Les musées et les centres d'art ne peuvent plus espérer des augmentations de budgets publics. C'est pourquoi les institutions culturelles, les galeries et les artistes sont à la recherche de nouvelles ressources et de nouveaux interlocuteurs, en particulier du côté des entreprises.

Il existe déjà des pionnières qui ont investi dans l'art, parfois modérément, parfois de manière décisive même quand elles n'y étaient pas incitées par des facilités fiscales. A quoi ressemblent-elles? Quelle est la part de générosité et d'intérêt qui explique leur engagement? Et quelles sont les formes juridiques qui organisent cet engagement?

Dans L'Art avec pertes ou profit? un historien d'art qui est aussi galeriste à Paris, Bernard Zürcher, et une économiste spécialisée dans les affaires culturelles, Karine Lisbonne, tentent de décrire le nouveau panorama des financements, d'abord en France, mais aussi dans quelques pays qui, comme la Suisse ou l'Allemagne, ont une longue tradition d'économie mixte. Ils décrivent quelques grandes collections d'entreprises en montrant comment le choix des œuvres finit par dessiner une image institutionnelle. Ils analysent les nouvelles modalités de commandes aux artistes. Ils montrent, ou veulent montrer, en quoi l'investissement dans l'art est finalement récompensé par un surcroît d'efficacité dans les relations sociales à l'intérieur de l'entreprise et dans sa communication à l'extérieur.

Jusqu'ici, le sujet ne sortait pas souvent du cercle des spécialistes et des rapports destinés à la consommation des tiroirs. Le livre de Bernard Zürcher et de Karine Lisbonne s'adresse à un public plus large et fournit de nombreuses informations. C'est son principal mérite. L'enthousiasme des auteurs à l'égard des vertus économiques de l'investissement artistique convaincra peut-être, car il est dans l'air. Le point d'interrogation qui suit le titre de L'Art avec pertes ou profit? est une clause de style. Il s'agit d'un livre de prosélytes destiné à des gens qui sont à moitié convertis. On est censé penser, à leur suite, que l'art est une «formidable opportunité», selon l'expression consacrée par les manuels de management. Quel type d'artistes et quel type d'art sont en mesure de s'y adapter et que deviendront-ils s'ils appartiennent à l'avenir au monde des «opportunités» sociales et économiques? Les auteurs n'en disent rien, trop soucieux d'élargir leur clientèle.