DVD

Entrer dans la grotte Chauvet, c’est descendre dans les abîmes du temps et du rêve

Autorisé à entrer dans la grotte Chauvet, Werner Herzog en ramène «La Grotte des rêves perdus»

Genre: DVD
Qui ? Werner Herzog (2010)
Titre: La Grotte des rêves perdus
Chez qui ? Metropolitan Film & Video

Le 18 décembre 1994, trois spéléologues découvrent à ­Vallon-Pont-d’Arc, en Ardèche, un des sites archéologiques les plus précieux du monde. Un sanctuaire obturé depuis près de vingt millénaires, contenant plus de 400 représentations d’animaux tracées il y a 34 000 ans.

Auteur culte des années 70 (Aguirre, la Colère de Dieu) et 80 (Fitzcarraldo), amateur de films extrêmes, Werner Herzog mène une carrière erratique et prolifique – 62 œuvres recensées. On le laisse aux prises avec les ours (Grizzly Man), on le retrouve sur les montagnes de l’Antarctique (Encounters at the End of the World), tournant un remake de Bad Lieutenant d’Abel Ferrara à La Nouvelle-Orléans ou flottant au-dessus de la canopée (The White Diamond)…

Le cinéaste allemand dit que son éveil spirituel et intellectuel s’est fait grâce aux peintures rupestres du paléolithique. Il était désigné de toute éternité pour filmer l’intérieur de la grotte Chauvet, interdit au public pour d’évidentes raisons de conservation. Herzog a eu l’autorisation de passer une semaine dans l’antre. Il a ramené des images bouleversantes d’œuvres que de rares regards ne contempleront jamais.

L’un des premiers films de Werner ­Herzog s’intitule Les nains aussi ont commencé petits; au soir de sa carrière, le réalisateur précise avec La Grotte des rêves perdus que les premiers hommes ont commencé grands. Ces peintures, les plus anciennes jamais découvertes, témoignent du niveau d’abstraction atteint par les artistes de l’aurignacien. Elles s’avèrent une précieuse source d’informations. On apprend que le lion des cavernes n’avait pas de crinière. Les peintres de jadis anticipent les travaux photographiques de Muybridge en dessinant un bison à huit pattes pour suggérer le mouvement. «C’est une forme de protocinéma», apprécie Herzog.

La grotte est une vaste cathédrale souterraine (396 mètres de long), avec des colonnades de calcaire, des autels couronnés de crânes d’ours, des catacombes. Les parois suintent la spiritualité. Le silence est profond comme le temps. On entend battre son cœur, à moins que ce ne soit le cœur des frères humains qui avant nous vivaient là. Les peintures épousent la dynamique des murs, les jeux d’ombre et de lumière rehaussent le volume des chevaux, mammouths, rhinocéros laineux, aurochs, mégacéros, et leur donnent vie.

Par association esthétique, ­Herzog insère un extrait de Sur les ailes de la danse, dans lequel Fred Astaire danse avec trois ombres géantes. Plus loin, l’étrange figure d’un hybride de femme et d’aurochs renvoie aux minotaures de Picasso. Par-delà les gouffres du temps, on ressent un sentiment de fraternité envers l’homme d’environ 1 m 80 à l’auriculaire tordu qui a laissé l’empreinte de sa main sur les murs.

L’imagination s’emballe. Que racontent ces empreintes mêlées d’enfant et de loup? Etaient-ils amis? Proie et prédateur? Ou quelques milliers d’années séparent-elles ces marques? Ces images sont «comme le souvenir de rêves oubliés depuis longtemps». Entrer dans la grotte, c’est entrer dans le temps du rêve des aborigènes d’Australie, filmés par ­Herzog (voir Le pays où rêvent les fourmis vertes). D’ailleurs, depuis qu’il travaille sur les peintures pariétales de Chauvet, un chercheur rêve de lions, de lions peints et de vrais lions.

Le cinéaste élargit son sujet, rencontre des paléontologues qui font une démonstration de lancer de sagaie avec propulseur ou expliquent comment reconstituer une flûte préhistorique à partir d’esquilles. L’un d’eux embouche le pipeau taillé dans un humérus de vautour et joue Star Spangled Banner. L’hymne américain sonne un peu comme L’Internationale. S’ils font entendre des sons antédiluviens, ces instruments pentatoniques millénaires manquent de précision…

La grotte Chauvet contient la caverne de Platon et la chambre des secrets de Stalker. Comme l’os lancé en l’air par un hominien dans 2001: l’Odyssée de l’espace anticipe le satellite artificiel, la trace de charbon aurignacienne annonce la caméra 3D de Herzog.

On pense encore à Into Eternity, de Michael Madsen, documentaire consacré à Onkalo, ce sanctuaire souterrain en Finlande où l’on enterre des déchets nucléaires dont le feu brûlera 100 000 ans encore. Les cavernes de nos ancêtres enferment le rêve, les nôtres la mort.

A propos de nucléaire, à quelques kilomètres de la grotte magique se dresse la centrale de Pierrelatte. Ses eaux de refroidissement servent à tempérer une serre tropicale où pullulent les crocodiles. Herzog film des sauriens albinos. Succédant aux puissants mammouths, ces mutants présagent un avenir incertain. «Rien n’est réel, rien n’est certain», prophétise le cinéaste ébloui par les lumières montées de la nuit des temps.

,

Werner Herzog

Cinéaste

«Il y avait un feu brûlant en moi. J’avais plus envie de tourner ce film que n’importe quel autre»
Publicité