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Entrer en résonance avec le monde

Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, à qui l’on doit d’avoir théorisé l’accélération continue de nos sociétés, dessine dans son dernier ouvrage un horizon de libération grâce au concept de résonance. Sa contribution est des plus stimulantes

Connu pour sa théorie de l’accélération sociale, qui voit dans le «tout devient toujours plus rapide» la marque même de la modernité, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa quitte dans son dernier livre, Résonance, sa posture de diagnosticien des temps modernes pour enfiler sa blouse de thérapeute: oui, dit-il, un monde meilleur est possible. Si le nôtre est déréglé, désaccordé au sens musical du terme, c’est que, sous l’effet d’une contrainte d’accélération permanente et dans tous les domaines, notre rapport au monde lui-même est devenu pathologique. Tant dans le rapport à l’environnement (crise écologique), dans le rapport aux autres (crise démocratique) que dans le rapport à soi (burn-out).

Face à l’accroissement continu de la vitesse, la solution n’est pourtant pas, pour Rosa, la décroissance. Il ne faut pas décroître, mais faire résonner: «Si l’accélération constitue le problème central de notre temps, la résonance peut être la solution».

L’expérience d’une vibration

Mais qu’est-ce que la résonance, cette notion originale que notre sociologue propulse sur le devant de la scène? C’est l’expérience d’une vibration, de la vibration de la corde qui nous relie au monde. Chacun sent bien si sa corde résonne ou pas, et avec quelle intensité: si son travail est source de plaisir ou triste contrainte; s’il aime les siens ou se sent étranger parmi eux; si la vie sociale l’accomplit ou le dénature. C’est une question de relation au monde, de la manière dont nous l’appréhendons et dont il nous affecte. Il y a des relations au monde réussies, et des relations non réussies; des relations qui résonnent, ou pas.

La qualité de la relation que nous entretenons avec le monde est sans doute la chose la plus individuelle qui soit. D’où le paradoxe de vouloir en faire la sociologie. Mais c’est bien ce qu’accomplit Hartmut Rosa, guidé par cette idée que la réussite dans la relation au monde ne se mesure pas à l’aune de nos ressources – argent, position sociale, pouvoir, biens matériels. Les ressources sont quantitatives, alors que la relation au monde est qualitative. La résonance qu’a le monde dans notre expérience ne se mesure pas à une accumulation de biens, mais à la manière dont le monde nous répond.

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Dans les expériences de résonance, tout commence sans doute dans le ventre de la mère. Puis se prolonge avec la peau, premier organe de résonance, avec la respiration, que bien des cultures assimilent à l’âme, avec l’ingurgitation, etc. Manger a, on le sait bien, sa résonance psychosomatique propre. Rosa passe ainsi en revue, dans de fascinantes descriptions, toutes les médiations qui nous mettent en relation avec le monde – la voix, la musique, les écrans, le travail, l’art, les objets de consommation, l’école… –, mais aussi les attitudes subjectives qui colorent cette relation: «Le rapport fondamental au monde se manifeste dans la question de savoir si nous nous sentons portés ou jetés dans le monde, si nous l’éprouvons comme responsif ou répulsif, attrayant ou dangereux.»

L’envers de l’aliénation

Mais comment faire de tout cela un objet sociologique? Pour qu’il y ait résonance, il faut que le sujet et l’objet (le monde) se touchent; c’est une relation dont l’un des pôles est subjectif, l’autre objectif. C’est ce dernier qui est l’objet possible d’une étude sociologique: car il y a des formations sociales, culturelles, institutionnelles qui favorisent les rapports de résonance, d’autres qui les inhibent. Les rapports inhibés sont des rapports d’aliénation. C’est ainsi que Rosa comprend son livre comme une «critique des rapports de résonance dans la modernité tardive», la résonance étant l’envers de l’aliénation.

Ce livre majeur marque à n’en pas douter une étape décisive dans l’évolution de la pensée sociologique et philosophique contemporaine. Car plutôt que d’accumuler des faits sur notre époque, il remet au centre de la théorie l’expérience même des acteurs, dans ce qu’elle a de plus qualitatif. La vie bonne, c’est-à-dire ressentie comme bonne, y devient le principal objet d’étude. Face aux abstractions et objectivations d’une sociologie contemporaine habitée par l’esprit scientiste, c’est un pas de géant, un pas qui ouvre des horizons encore insoupçonnés.


Hartmut Rosa, «Résonance», traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, avec la collaboration de Sarah Raquillet, La Découverte, 540 p.

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