Jour de pluie sur Ouchy-Lausanne. Jeanne Moreau vient d'entrer dans le hall de l'hôtel Beau Rivage. Lunettes de soleil, sac rose fuchsia griffé Yves Saint Laurent, la grande dame avance presto sur les tapis du palace. C'est que l'égérie de Marguerite Duras, de François Truffaut et de tant d'autres n'a pas le pied chichiteux. Jeanne la passionnée l'aurait plutôt aventurier. A plus de 70 ans, elle fait au Théâtre de Vidy ses grands débuts en tant que metteur en scène. Et elle a choisi pour cette première de monter Un Trait de l'esprit de l'Américaine Margaret Edson, auteur inconnu en Europe.

Parce que la pièce parle de ce grand passage, entre la vie et la mort, de ce lavage de l'âme, à quelques encablures de la frontière fatale. Parce que Jeanne Moreau se reconnaît sans doute dans Vivian Bearing, héroïne au crépuscule qui a consacré sa vie à la poésie et au poète anglais John Donne en particulier. Parce qu'elle aime surtout le labeur des planches, ces heures de répétition au cours desquelles les acteurs refont le monde.

Le Temps: – Vous sembliez avoir délaissé la scène pour vous consacrer exclusivement au cinéma. Pourquoi ce retour au théâtre?

Jeanne Moreau: – Il me paraît tout à fait naturel. Le théâtre, c'est mon monde.

– D'accord, mais pourquoi effectuer votre première mise en scène si tard, vous qui avez par ailleurs réalisé trois films?

– C'est comme ça. Il a fallu qu'il y ait cette rencontre avec le texte de Margaret Edson. Et aussi qu'il y ait une maturation intérieure.

– Vous avez joué au théâtre pour Claude Régy, Peter Brook, Klaus Michael Grüber, des monstres sacrés de la mise en scène. Vous inspirent-ils?

– Non, je ne cherche pas les modèles à l'extérieur de moi. La vie d'un être humain, c'est de trouver les références à l'intérieur de soi, c'est d'utiliser les richesses intérieures reçues à la naissance et accumulées au cours de la vie.

– Considérez-vous la mise en scène comme un exercice de maîtrise?

– Non, pas du tout. Je me tiens à la disposition des acteurs, je les aide à découvrir des richesses insoupçonnées pour qu'ils puissent jouer leur partition et c'est tout. Il faut dire qu'Un Trait de l'esprit a une forme musicale qui me fait penser au Clavier bien tempéré de Bach, interprété par Glenn Gould. La pièce se joue sur quelques notes à peine, et c'est cette économie de moyens qui permet au spectateur de recevoir ces notes et peut-être d'ajouter les siennes.

– «Un Trait de l'esprit» raconte les derniers jours de Vivian Bearing, atteinte d'un cancer des ovaires. Le sujet a découragé Christine Boisson, qui devait incarner le personnage. Elle a été depuis remplacée par Ludmila Mikael. Considérez-vous ce rôle comme une épreuve?

– Pas du tout. On ne parle jamais de la maladie pendant les répétitions. Ce n'est pas le thème de la pièce. Le sujet, c'est la transformation, le passage de la vie à la mort. Ma tâche consiste à aider Ludmila Mikael à atteindre un état de sublimation. Il faut qu'elle y accède sans autodestruction, sans fatigue et avec légèreté.

– Mais tout se passe dans une clinique, la maladie est omniprésente, le corps se décompose…

– L'essentiel, c'est l'expérience intérieure de l'héroïne, sa transfiguration. Vivian Bearing, qui a consacré sa vie à la recherche de la connaissance et à l'étude de l'œuvre du poète John Donne, croit qu'elle va tout résoudre. Elle commence par se dire qu'elle connaît la vie et la mort, qu'elle les a approchées dans l'œuvre de l'écrivain anglais. Et elle finit par réaliser que face à la mort seules prévalent la simplicité et la compassion.

– Vous vous identifiez à ces personnages en quête de sens, à ces chercheurs d'or…

– Bien sûr. On m'a proposé d'abord le rôle, mais je voulais quelqu'un de plus jeune pour l'interpréter. J'ai préféré m'atteler à la mise en scène. Parce que moi aussi je suis une chercheuse. Notez que le plaisir n'est pas dans le résultat, mais dans la quête. On ne trouve de toute façon jamais. J'ai plein d'amis qui sont Prix Nobel de biologie ou de physique et qui sont aujourd'hui de vieux messieurs laminés par leur science. Ils sont devenus mystiques.

– Vivian Bearing n'a qu'une passion: John Donne, poète du XVIIe siècle. Concevez-vous ce genre de sentiment?

– Oui. John Donne est certes absent physiquement, mais c'est le principal personnage masculin de la pièce. Il a tout pour fasciner: une vie passionnelle toute en déchirements – religieux et amoureux – et un sens très fort de la mort. Il s'est d'ailleurs fait peindre dans son linceul avant de mourir. Sa poésie est le reflet de tout cela: elle ne sacrifie jamais à la galanterie, façon Ronsard, elle est puissamment réaliste et métaphysique. Pour en revenir à l'amour, il y a dans Un Trait de l'esprit du sentiment, mais pas de sentimentalisme. J'aime cette pudeur, cette distance.

– Plus Vivian Bearing se détache de son corps malade, plus elle accède à une sorte de sérénité. Est-ce un apprentissage de la liberté?

– Oui, bien sûr. C'est la liberté. Le corps est une prison. C'est ce que je crois et c'est ce que l'héroïne découvre. Il suffit pour s'en convaincre de lire les témoignages des personnes tombées dans des comas profonds et qui en sont sorties.

– Vous partagez avec l'héroïne autre chose: l'amour des mots.

– Je pense que la pensée est aussi agissante qu'une action et que le choix des mots est essentiel. Le respect des mots, c'est le respect de l'autre.

– Comment préparez-vous vos répétitions? Lisez-vous à haute voix les répliques pour trouver le ton juste et aider ensuite vos acteurs?

– Non, je n'ai pas besoin de lire à haute voix. Le travail de metteur en scène, c'est une élaboration secrète dans l'atelier intérieur. Les répétitions servent à faire passer cette voix intime à l'extérieur et à vérifier si les résonances sont justes. C'est comme un musicien qui travaille son instrument. On étudie d'abord la partition et on vérifie ensuite que toutes les sonorités sont justes.

– Vous êtes une accompagnatrice…

– Je suis une accompagnatrice aimante et une accoucheuse.

– Vous avez dit un jour que jouer implique toujours une certaine cruauté. Qu'entendez-vous par là?

– Cruauté? Disons violence. L'acteur doit se faire violence, parce que la nature humaine aime la stabilité, sans doute à cause de la peur de la mort. Or, quand on interprète un personnage, on est obligé de découvrir un autre monde, d'expérimenter des tonalités inédites. Jouer, c'est un chemin vers ce qu'on ne connaît pas. C'est aussi une manière de vivre. Je n'ai jamais envisagé ma vie pour satisfaire le regard des autres. J'ai toujours eu envie d'aller à la découverte. On ne peut pas vivre en pensant aux regards des autres. C'est insupportable.

– Mais le comédien peut-il faire autrement que de penser au regard des autres?

– Le soir de la première, je dirai à mes acteurs: «Ne pensez pas aux autres et n'ayez pas le trac. Soyez sûrs de vous-mêmes, de votre intériorité, du travail que nous avons fait. Et puis voilà.»

– Vous n'êtes pas sujette au trac?

– Non. J'ai la fièvre de la création, mais je n'ai pas peur du jugement. Ce serait de la vanité, ce n'est pas intéressant.

– L'échec ne vous fait-il pas peur?

– Je ne le recherche pas, pas plus que je ne recherche le succès. Et puis s'il y a échec, c'est par rapport à quoi? On ne peut pas plaire à tout le monde et à son père. C'est une recherche secrète, la vie. On n'a pas envie de déplaire, mais il faut résister à cette obsession de la séduction. Sinon on n'avance pas.

– Cette expérience de mise en scène vous donne-t-elle envie de récidiver?

– Oh oui! Parce que c'est une façon de donner, de transmettre le flambeau.

Un Trait de l'esprit, Lausanne, Théâtre de Vidy, du 25 avril au 14 mai (tél. 021/619 45 45).