Peter Handke. Vive les illusions!. Es leben die Illusionen!. Trad. d'Anne Weber. Bourgois. 172 p.

«J'aspire à une cohérence. Tel est - je crois qu'on peut le dire - le rêve de ma vie», confie Peter Handke à son ami Peter Hamm. En 2002, l'écrivain fête ses 60 ans. En vue de réaliser un documentaire pour Arte, il accepte d'enregistrer quatre entretiens, trois chez lui, à Chaville, près de Paris, et un dernier en Bosnie. Un dialogue détendu, confiant, qui garde la spontanéité de l'oralité. Il dessine la silhouette d'un homme secret, d'un auteur admiré que ses prises de position en faveur de la Serbie ont isolé, surtout depuis qu'il s'est exprimé aux obsèques de Milosevic en 2006. «Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. Je sens. Je me rappelle. Je questionne. C'est pour ça que je suis présent ici», avait-il dit à l'époque, suscitant l'indignation de ses ennemis et la tristesse de ses amis et des admirateurs de son œuvre, qui y voient une spirale de déni et d'aveuglement.

De cet engagement indéfectible, il est surtout question dans le dernier dialogue, auquel participent deux amis serbes, au milieu des tombes du cimetière de Visegrad. Les soldats de trois guerres y sont enterrés: les deux conflits mondiaux et celui entre musulmans et Serbes entre 1992 et 1994. Pourquoi cette affinité avec un pays dont il ne subsiste que des restes, demande Hamm à Handke? «Du fait que la Yougoslavie m'est apparue comme une Europe possible, telle qu'elle aurait dû être, ou telle qu'elle aurait pu être.» Pus loin, il donne une clé: «J'ai en moi un élément slave, par ma mère, et je me suis décidé pour ma mère. Peut-être aussi contre mon père parce qu'il était allemand.» Il évoque «l'injustice infinie» que les Etats-Unis et l'Europe ont fait subir à «ces pauvres peuples souffrants» dont il se fait le défenseur, demandant qu'on cesse de diaboliser les Serbes, victimes avec les autres d'un enchaînement de violence programmé de l'extérieur.

Ce moment d'indignation est presque le seul où Handke prend position sur l'actualité. Les quelque 150 pages qui précèdent parlent avant tout de ce métier d'écrire qui ne s'exerce pas «à partir de la réalité» mais dans la distance et la solitude. «Je me suis souvenu que, dans la cave aux pommes, où reposaient pour mûrir les pommes qui avaient été cueillies à l'automne, mon grand-père retournait les pommes de temps en temps pour éviter qu'elles pourrissent. Raconter me faisait parfois penser à ça.» Ou à l'acte de retourner les foins. Des images paysannes, qui renvoient à la Carinthie de son enfance, à la minorité slovène d'où sa mère est issue. Un paysage dont il a gardé un mal du pays «complètement maladif».

Il l'a parcouru, comme l'Espagne, la France, la Serbie et la Bosnie, au rythme de la marche. L'auteur de Lent Retour et de Par les villages est de ceux qui trouvent l'écriture au bout de l'extrême fatigue, dans l'attention aux petites choses, dans le silence: «Marcher est aujourd'hui la vraie aventure», dit-il, et il ajoute: «La chose épique gît toujours dans le paysage.» Epique: c'est l'adjectif qui revient le plus souvent quand il est question de littérature, d'écriture, de la traduction qu'il exerce dans les intervalles de la création. «L'écriture peut sembler par moments comme la traduction de quelque chose qui existe déjà.» Ce sentiment épique - érotique - Handke ne le trouve pas dans la transcription réaliste du monde, mais dans une «conscience mythique», «non-profane», qui n'est pas négation du monde mais qui se trouve dans le «laisser-faire», dans une forme de consentement.

Peu d'éléments biographiques dans ces entretiens comme dans le reste de l'œuvre. Une seule fois, il en a livré, à propos du suicide de sa mère, dans Le Malheur indifférent. Mais c'est fait, il faut donc aller ailleurs, tout comme on ne peut pas refaire Tchekhov, Goethe, Beckett. Il faut chercher, et c'est dans le manque qu'est la réponse. Un manque, c'est ce que Peter Handke a aimé dans l'ex-Yougoslavie, dans le monde de son enfance. Un dénuement qui n'est pas la misère mais une simplicité de la vie. On ne peut l'imposer d'en haut, du dehors, par un régime politique, il est nécessaire au regard, au silence, à l'être. C'est la place de la littérature de raconter «ce genre de manque qui est sain».