Samedi Culturel: Après «Les Côtelettes», vous enchaînez avec «L'Homme du hasard». D'où vient cette gourmandise théâtrale?

Philippe Noiret: Après trente-quatre ans d'absence des plateaux, ce sont les circonstances qui m'ont ramené à la scène. Nous avons, Bertrand Blier et moi-même, un agent commun qui m'a fait lire Les Côtelettes. J'ai été enthousiasmé et je ne me suis plus posé de questions quant au bien-fondé d'un retour au théâtre. Quant à Yasmina Reza, j'ai découvert sa plume grâce à Art. J'ai vu la pièce et je lui ai alors écrit la chose suivante: «Je ne sais pas si je dois vous en remercier ou vous en vouloir, mais vous m'avez donné envie de remonter sur les planches.»

Qu'est-ce qui vous séduit dans cette œuvre?

La jubilation, l'intelligence et la sensibilité de l'écriture, une forme d'élégance dans le traitement de thèmes essentiels et graves. J'ai rencontré ensuite Yasmina, au moment du tournage du Pique-nique de Lulu Kreuz. Elle m'a donné à lire L'Homme du hasard et j'ai été conquis.

Vous jouez le rôle d'une vieille gloire de la plume, revenu de tout et amer. Vous n'avez rien à voir a priori avec ce genre de personnage?

Curieusement, je me sens proche de lui. Sauf sur l'essentiel. Dieu merci, je n'ai aucune amertume. Je n'ai pas ce genre de nature, même si je n'ai pas un amour particulier pour mes contemporains. Je m'en accommode et je me dis que n'étant moi-même pas supérieur aux autres, je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas un petit effort pour les fréquenter.

Seriez-vous misanthrope?

Je fréquente les gens avec qui je travaille, quelques amis aussi de longue date, les chevaux et les chiens. Mais je ne me répands pas dans le monde, je n'ai aucun plaisir à rencontrer les hommes d'affaires ou les hommes politiques. J'aime les artistes, en gros, les gens qui créent, qu'ils soient auteurs ou peintres.

Après trente-cinq ans d'abstinence théâtrale, vous faites votre retour. Qu'est-ce qui a changé?

Je me demandais si une aussi longue absence allait changer mon approche. Et depuis que je suis à pied d'œuvre, je suis incapable de dire ce qui a changé. Ce qui me surprend, c'est de me retrouver avec la même innocence devant les choses qu'à mes débuts. C'est de se sentir ainsi désarmé qui fait la beauté de notre métier.

Vous ne pouvez pourtant pas faire abstraction de ce que vous représentez, de votre propre mythe, d'autant que vous incarnez ici un écrivain lui-même considéré comme légendaire…

Ce sont des choses dont on n'a pas conscience. A part Alain Delon ou Francis Huster, personne ne se considère comme un mythe. Pour en revenir à mon personnage chez Yasmina Reza, je me sens parfaitement à l'aise dans ses chaussures bien cirées… J'aime Paul Parski, parce que sa respiration et son phrasé sont très proches de moi. Nous avons autre chose en commun: une grande mauvaise foi et un goût de choquer. Et ce d'autant plus que nous vivons une époque affreusement conformiste et «correcte».

Sus aux tièdes, donc…

Oui, je ne les aime pas. Etant moi-même naturellement craintif, j'admire les gens qui osent s'affirmer, qui osent dire, comme Yasmina Reza l'autre jour à la télévision: «Je ne suis pas modeste.» J'ai une antipathie certaine pour les gens qui font profession de modestie. On finit par se laisser formater, par raser les murs, juste pour éviter de choquer. Ce que j'aime chez Yasmina et chez Bertrand Blier, c'est qu'ils ne sont pas consensuels.

Paul Parski, qui a derrière lui toute une œuvre et mille personnages, s'interroge sur son identité. Avec vos 130 rôles au cinéma, vous vous posez sans doute ce genre de questions…

Il y a des moments, sans vouloir en faire un morceau de violoncelle, où l'on se sent saisi de vertige. Parce que le fait d'avoir nourri autant de personnages différents nous enrichit certes. Mais j'ai aussi l'impression parfois d'avoir été mutilé, d'avoir abandonné des morceaux de moi-même. Et de me retrouver diminué après un film ou une représentation. Dieu merci, ça repousse.

Paul Parski a décidé de ne plus écrire. Etes-vous tenté parfois de vous retirer dans vos terres, du côté de Carcassonne?

Non, parce que je ne sais rien faire d'autre. Et puis je m'ennuierais. Autant je peux rester six mois sans rien faire, entre deux films ou deux pièces, autant je serais désespéré de ne plus travailler du tout. Je ne pourrais pas me passer de mon métier. C'est lui qui m'a donné mon armature, ma colonne vertébrale. Je ne sais d'ailleurs pas ce que je serais devenu sans les plateaux de cinéma et de théâtre. Pas grand-chose sans doute.

Vous avez débuté au Théâtre national populaire de Jean Vilar dans les années cinquante, à une époque où le théâtre rêvait de rendre le spectateur plus responsable. Qu'est-ce que cela vous inspire aujourd'hui?

Si je doute de l'efficacité politique du théâtre, l'idée qu'il soit à portée du plus grand nombre me touche beaucoup. Quant à penser qu'il puisse changer l'homme ou la vie, j'en doute. Je ne crois pas que l'homme évolue, malheureusement.

Etes-vous pessimiste?

Oui, de ce côté-là. Même si je crois que l'art est vital pour l'homme. Ouvrir l'art et les aires de bonheur qu'il offre me semble de ce point de vue capital. Mais peut-être que tout cela n'est qu'une utopie. Quand je vois nos milliardaires, les Pinault et autres Arnault, se faire passer pour de grands amateurs d'art, je suis un peu sceptique. Ce n'est en tout cas pas ma conception de «l'amateur d'art». Moi, j'aime la peinture, la sculpture et la gravure notamment. Ce sont des choses qui m'accompagnent depuis longtemps. Autant la musique m'est étrangère, autant tout ce qui relève de l'œil m'attire.

Etes-vous collectionneur?

J'ai l'instinct de collection contre lequel je me suis toujours gendarmé, parce que je pensais que je pouvais me laisser gagner par la manie de la collection. J'ai donc toujours freiné. Mais il est vrai que j'ai besoin, à ma grande honte, de posséder, d'acheter de temps en temps. Là aussi je suis politiquement incorrect. C'est très mal vu de dire qu'on aime posséder un objet.

Vous avez une passion pour Balthus…

Oui, c'est un de mes grands sujets d'orgueil. Le fait que cet homme me considère comme un ami m'aide à vivre. Balthus est, artistiquement parlant, un idéal: il est profondément original et l'on sent d'où il vient. Je suis moins sensible aux gens qui cassent les choses. J'admire les créateurs qui les font évoluer, sans casser leurs jouets. Encore que Picasso me bouleverse. Des artistes comme Bacon, Giacometti et encore Marino Marini sont pour moi de grands phares.

Vous aimez les gens qui «ont de la tenue». Comment définiriez-vous cette tenue?

Là aussi, c'est un peu une réaction à la façon d'être de beaucoup de gens. C'est un peu mon côté réactionnaire. La tenue, c'est une façon de respecter les autres et soi-même. En tant qu'homme de spectacle, j'estime qu'il faut respecter l'idée que les gens se font de nous-mêmes, c'est-à-dire ne pas les décevoir par négligence.

Avez-vous un modèle dans ce domaine?

Je me rappelle avoir tourné il y a une vingtaine d'années un film avec Fred Astaire, un homme que j'admirais au-delà de tout. Il avait alors 80 ans et j'avais remarqué qu'à chaque fois qu'on entrait ensemble dans un hôtel, il se redressait, prenait un pas désinvolte qui n'était plus le sien et redevenait danseur, le temps de saluer le portier. La tenue, c'est cela. C'est aussi éviter de se répandre, de raconter à longueur d'interviews combien on est généreux, sensible à la misère du monde, etc.

Avez-vous le respect de votre image?

On dit souvent à propos d'une star que son image et son être ne coïncident pas. Je ne suis pas sûr que cette distinction soit très juste. Je suis tous les soirs bouleversé derrière mon rideau quand je me dis qu'il y a neuf cents ou mille personnes qui sont venues pour me voir. Ce qui ne signifie pas que je suis à leur dévotion. Mais je leur suis redevable de ce que je suis et de la vie que j'ai menée.

«L'Homme du hasard», Comédie de Genève, du 9 au 14 janvier (tél. 022/320 50 01);

Octogone de Pully (VD), mardi 16 janvier (tél. 021/721 36 20).