Commissaire à la pipe

Ces envoûtants débuts des romans de Maigret

Le démarrage d’un Maigret plonge le lecteur dans l’intrigue d’une manière immédiate et d’emblée captivante. Même quand Georges Simenon semble temporiser, il précipite les choses

Georges Simenon est mort à Lausanne il y a 30 ans, en septembre 1989. En cette «année Simenon», proclamée aussi en raison de l’anniversaire de l’esquisse de Maigret en 1929, chaque semaine, notre chroniqueur rend hommage à l’impérissable commissaire.

Le début de cette chronique: Mon défi, siroter les 75 romans de Maigret

L’épisode précédent: Paris 1913, les premiers pas de Maigret

Les romans de Maigret sont des appartements sans vestibule. Alors que nombre d’auteurs traînassent, zigzaguent ou font de l’accroche en flashforward (une scène située dans le futur) avant de rétropédaler pour diluer leur poussif démarrage sur d’interminables pages, Georges Simenon pose son personnage d’emblée, et son intrigue, presque toujours, sans chipoter. Les débuts des Maigret ont une extraordinaire manière de nous accrocher au nouveau défi du gros taiseux – lequel parle encore moins au début de ses investigations que pendant.

Le cas de «L’Affaire Saint-Fiacre»

Prenons l’introduction de L’Affaire Saint-Fiacre, où le commissaire revient dans son village d’enfance. Les premières lignes indiquent qu’il est cinq heures et demie, et que «le premier coup de la messe vient de sonner…». Or les messes vont jouer un rôle central dans l’intrigue: c’est durant l’une d’elles que la comtesse est morte, début de l’enquête.

Il est des cas où l’écrivain s’amuse, crée une diversion aussi ludique que brève. Maigret et son mort commence par une plaisante scène de discussion avec une vieille dingo qui s’imagine empoisonnée par l’ensemble de son entourage.

Le démarrage halluciné de «Félicie est là»

La plongée dans le nouveau roman, le nouvel univers, peut se révéler fort directe, comme dans Maigret chez le coroner, où le Frenchie est lancé sur le banc d’une procédure judiciaire au Texas, dont il restera spectateur jusqu’au bout. Et quand Georges Simenon recourt au flashforward, c’est le démarrage halluciné de Félicie est là, durant lequel le grand policier déambule en campagne avec l’étrange Félicie à ses côtés, se souvient de son enfance, avant de revenir à ses esprits dans le rude cadre d’une reconstitution.

On peut encore penser au roulis du train des premières pages du Port des brumes, quand Maigret regarde Joris, l’amnésique. Ses réflexions sont «les mêmes au début de chaque enquête. Est-ce que celle-ci serait passionnante, banale, écœurante ou tragique?». Et l’on tourne la page, assoiffé.


Des bonus pour nos internautes

Les premières lignes du Charretier de «La Providence», le 2e Maigret, mais à mon sens le premier grand Maigret:

«Des faits le plus minutieusement reconstitués, il ne se dégageait rien, sinon que la découverte des deux charretiers de Dizy était pour ainsi dire impossible.»

L'amorce de Monsieur Gallet, décédé, le 3e Maigret:

«La toute première prise de contact entre le commissaire Maigret et le mort, avec qui il allait vivre des semaines durant dans la plus déroutante des intimités, eut lieu le 27 juin 1930 en des circonstances à la fois banales, pénibles et inoubliables.»

Le début de Félicie est là, 24e Maigret:

«Ce fut une seconde absolument extraordinaire, car cela ne dura probablement qu'une seconde, comme, assure-t-on, les rêves qui nous paraissent les plus longs. Maigret, des années plus tard, aurait encore pu montrer l'endroit exact où cela s'était produit, la portion de trottoir où il avait les pieds, la pierre de taille sur laquelle se profilait son ombre, il aurait pu, non seulement reconstituer les moindres détails du décor, mais retrouver l'odeur éparse, les vibrations de l'air qui avaient un goût de souvenir d'enfance.

C'était la première fois, cette année-là, qu'il sortait sans pardessus, la première fois qu'il se trouvait à la campagne à dix heures du matin. Sa grosse pipe elle-même avait une saveur de printemps. Il faisait encore frais. Maigret marchait lourdement, les mains dans les poches du pantalon. Félicie marchait à côté de lui, un tout petit peu en avant de lui, obligée de faire deux pas précipités chaque fois qu'il en faisait un.

Ils passaient tous les deux devant une façade neuve, en briques roses. Dans la vitrine on voyait quelques légumes, deux ou trois fromages, des boudins sur un plat de faïence.

Félicie se précipita davantage, tendit le bras, poussa une porte vitrée et c'est alors, sans doute à cause de la sonnerie qui se déclencha, que le phénomène se produisit.

La sonnerie de la boutique n'était pas une sonnerie quelconque. Des tubes en métal léger pendaient derrière la porte et, quand celle-ci s'ouvrait, les tubes s'entrechoquaient, formant carillon, émettant une musique aérienne.

Jadis, quand Maigret était gamin, il y avait dans son village, chez le charcutier qui venait de remettre sa boutique à neuf, un carillon pareil à celui-ci.

Voilà pourquoi la seconde présente resta comme en suspens. Pendant un temps impossible à déterminer, Maigret fut vraiment en dehors de la scène qui se vivait, il la vit comme s'il n'était pas dans la peau de l'épais commissaire que Félicie trainait derrière elle.

A croire que c'était le gamin d'autrefois qui était là, caché quelque part. invisible, et qui regardait avec une forte envie de pouffer.

Voyons! Tout cela était-il sérieux? Que faisait-il, ce monsieur grave, massif, dans un décor qui n'avait pas plus de consistance qu'un jouet, derrière cette Félicie au ridicule chapeau rouge sorti des pages d'un illustré pour enfants?

Une enquête? Il s'occupait d'un assassinat? Il cherchait un coupable? Et cela alors que les petits oiseaux chantaient, que l'herbe était d'un vert innocent, les briques d'un rose de bonbon fondant, qu'il y avait partout des fleurs toutes neuves, que les poireaux eux-mêmes à la devanture avaient l'air de fleurs?»

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