Guillaume Mouralis. Une Epuration allemande. La RDA en procès 1949-2004. Fayard. 428 p.

A l'issue des révolutions anticommunistes, la plupart des dirigeants des ex-démocraties populaires ont voulu «tirer un gros trait sur le passé», selon l'expression de l'ancien premier ministre polonais Tadeusz Mazowiecki. Tel ne fut pas le cas dans l'Allemagne réunifiée. Jusqu'à la fin des années 1990, quelque 110 000 dirigeants et exécutants firent l'objet d'informations judiciaires pour participation à des crimes «systémiques» dans l'ex-RDA (République démocratique allemande). C'est cette épuration que décrit Guillaume Mouralis dans ce livre issu de sa thèse. Une épuration menée par les procureurs et les juges, fortement soutenus par les autorités politiques, en l'absence d'un véritable mouvement d'opinion.

C'est qu'en Allemagne, «en raison de la procédure d'unification par «adhésion», l'Etat est-allemand disparaissait (ou presque) du jour au lendemain, avec ses structures et une partie de son personnel politique, administratif et judiciaire». Du coup, ce sont des magistrats ouest-allemands, dotés de gros moyens humains, organisationnels et financiers, qui ont mené les enquêtes et prononcé les condamnations. Voilà pourquoi, notamment, l'épuration judiciaire a été «large, intense et rapide».

Par ailleurs, comme le souligne Mouralis, l'appareil judiciaire a bénéficié d'un fort soutien parlementaire. Trois lois successives ont considérablement allongé le délai de prescription (jusqu'en 1949) et accordé des délais supplémentaires à l'action judiciaire, permettant de prolonger les procédures jusqu'en octobre 2000.

Mais Guillaume Mouralis ne s'arrête pas là. Se réclamant de l'histoire du «temps long» chère à Fernand Braudel ou Reinhart Koselleck, il embrasse quelque cinquante ans d'histoire politico-judiciaire pour constater, tout d'abord, que les magistrats allemands ont bénéficié de l'expérience de l'épuration pratiquée à l'encontre des criminels nazis. Même si, bien sûr, il n'est pas possible de comparer le communisme à la Honecker avec le national-socialisme, la jurisprudence ainsi accumulée allait puissamment aider les magistrats à dire le droit dans le cas des crimes d'Etat est-allemands: «Les procès de criminels nazis des années 1950 et 1960 étaient souvent présentés comme un échec et, donc, comme un exemple à ne pas suivre», mais «ces discours masquaient les continuités manifestes de la pratique judiciaire».

De manière probablement plus déterminante, ces procès avaient déjà été initiés durant la Guerre froide. Rappelons que la République fédérale d'Allemagne (comme d'ailleurs la République démocratique allemande) s'estimait seule légitimée à parler au nom de tous les Allemands. S'agissant de ceux qui vivaient à l'Est, elle se sentait même une responsabilité particulière et se faisait fort de défendre leurs droits et libertés. Dès 1949, la «Commission d'enquête des juristes libres» a enquêté sur les crimes d'Etat commis en RDA. Une agence judiciaire étatique a même repris ce rôle dès 1961. Au moment de la chute du mur, les juges étaient ainsi très bien documentés sur les suspects à inquiéter.

Enfin, l'Allemagne réunifiée a bénéficié de l'élan donné par la «révolution pacifique» en RDA (d'octobre 1989 au 3 octobre 1990), durant laquelle plusieurs hommes politiques et hauts fonctionnaires furent condamnés pour corruption ou fraudes électorales. De ce prélude, les magistrats de la grande Allemagne ont hérité de dossiers d'instruction et d'actes d'accusation qui leur ont été très utiles.

L'Allemagne a donc bien suivi un chemin à part, un Sonderweg, dans la gestion du passé communiste et plus généralement du passé totalitaire. Le livre de Guillaume Mouralis ouvre ainsi des perspectives très intéressantes, en négatif, sur l'amnésie qui a suivi bien des transitions démocratiques.