Inauguration

Equilibre, le théâtre qui secoue Fribourg

La ville inaugure la salle de spectacle attendue depuis près de 40 ans. Impressionnante et controversée

Une centaine d’ouvriers s’activent ce vendredi dans la nouvelle salle de spectacles de Fribourg. Ils s’apprêtent du reste à y passer leur troisième week-end de travail. Pour que les convives de l’inauguration, lundi, n’aient pas trop l’impression de débarquer dans un chantier.

La salle, superbe et du dernier cri technique, est prête à accueillir dignement les officialités. Mais les ascenseurs ne sont pas en place et les locaux annexes demanderont de longues finitions. «On travaille sans filet, la machinerie de scène a été livrée il y a 72 heures», explique Thierry Loup, le directeur de la maison.

L’inauguration, donc, est précipitée. Mais au moins elle est là, la salle de spectacles dont Fribourg parle depuis près de quarante ans. Celle qui permettra enfin à la capitale cantonale de recevoir opéras, ballets ou concerts symphoniques dans des conditions professionnelles. Jusqu’à ce jour, il n’y avait que l’aula de l’Université.

L’histoire d’Equilibre – tel est le nom qui a été donné à la salle à la suite d’un concours d’idées dans la population – est une véritable saga. Non seulement parce que sa genèse politique a été des plus agitées, mais aussi parce que la réalisation semble avoir cumulé tous les aléas qui menacent ce type de chantier.

La première chose à en dire est qu’il s’agit d’un véritable geste architectural contemporain en plein centre, comme toutes les villes n’osent pas en faire. Le bâtiment, avec ses deux ailes suspendues en porte-à-faux, dresse ses 30 m de béton à deux pas de la gare.

Mais la masse de l’ensemble, alourdie par un terne revêtement de crépi et une situation insuffisamment dégagée, a suscité une controverse sans fin. Nombre de Fribourgeois ont été surpris en voyant la chose sortir de terre par l’impact inattendu sur leur paysage familier. Alors qu’elle avait été rêvée vitrée et aérienne, la construction a été finalement réalisée dans la même forme mais en béton, la raison financière ayant parlé.

De quoi empêcher les vieilles blessures de se fermer. Le 21 mai 2006, à la suite d’une campagne référendaire passionnée, le oui l’emportait de justesse, à 125 voix près. Nicolas Deiss, alors préfet de la Sarine, avait piloté la campagne en faveur de la salle, tandis que l’opposition était menée par Antoinette de Weck. La campagne aura servi de tremplin à cette dernière, qui siège aujourd’hui à l’exécutif de la Ville.

Equilibre a ensuite connu les dépassements de crédits souvent liés aux énormes chantiers politiquement sensibles, dans la mesure où le crédit soumis au vote évite soigneusement d’inclure les hausses légales du renchérissement. Divers compléments de programme ont également dû être apportés. Alors que les Fribourgeois avaient voté sur 35 millions de francs, la réalisation en coûtera près de 50.

A cela s’ajoute que les relations avec l’architecte zurichois Jean-Pierre Dürig, lauréat du concours, se sont progressivement détériorées, au point que la justice est désormais saisie. L’auteur du théâtre ne se montrera d’ailleurs pas à l’inauguration de son œuvre.

Thierry Loup, le patron de la maison, qui dirigeait déjà les deux salles de Nuithonie à Villars-sur-Glâne, suscite aussi les jalousies en raison de son pouvoir étendu, d’autant qu’il fait également partie de la commission cantonale qui distribue les subventions.

Comme si cela ne suffisait pas, l’acteur Roger Jendly, gloire du théâtre fribourgeois, a protesté au nom des artistes de la région: le spectacle d’ouverture qu’il proposait n’a pas été retenu.

Au vu du retard pris par le chantier, Thierry Loup ne peut que se féliciter d’avoir porté son choix sur le Ballet du Grand Théâtre de Genève, qui donnera lundi une Cendrillon clés en main. «Cendrillon, c’est la jeunesse, s’exclame-t-il, 22 danseurs de 24 ans en moyenne et de seize nationalités.»

Face à cette succession de problèmes, chacun réagit à sa manière. La Ville fait le gros dos, prie pour qu’il n’y ait pas d’autres mauvaises surprises. Le canton laisse entendre que les autorités municipales n’ont pas forcément été à la hauteur. Et l’équipe du théâtre? «Nous tentons de garder la tête froide et la bonne humeur, répond Thierry Loup. Nous sommes au fond de l’entonnoir où toutes les grognes s’accumulent. Le public sera avec nous, j’en suis sûr.»

L’intérieur du théâtre, dans un noir et blanc qui sont les couleurs de Fribourg, offre des lignes épurées, de beaux espaces et des vues plongeantes. Mais le défi est maintenant artistique: le rayonnement de la salle devra faire oublier les polémiques et remettre Fribourg d’aplomb.

Les chiffres de l’Equilibre

Investissement: le montant a évolué depuis la votation de 2006 à aujourd’hui, en passant de 35 à 46,4 millions de francs. Le surcoût est lié pour moitié au renchérissement et pour moitié à des améliorations du programme.

Capacité: 690 places.

Plateau: 23 m x 14 m.

Budget: 4,95 millions de francs pour l’ensemble Equilibre-Nuithonie, dont 1,5 million pour l’accueil et la création de spectacles.

Effectif: 14 pleins-temps.

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