Récit

Eric Chauvier à l’écoute du chant du silène

Genre: Fiction hyperréaliste
Qui ? Eric Chauvier
Titre: Somaland
Chez qui ? Allia, 174 p.

Une zone industrielle à l’orée d’une ville du sud-ouest de la France: le traumatisme de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001 – les morts, les blessés – est encore vif. D’autant plus qu’à Somaland, une entreprise empuantit le quartier et vient de se signaler par une fuite toxique. Un ethnologue est chargé d’enquêter sur la perception des risques par la population.

Des «experts»et des «riverains»

Tel est le scénario de la nouvelle fiction hyperréaliste d’Eric Chauvier. Selon son habitude ( Anthropologie, Si l’enfant ne réagit pas,… ), il s’y implique dans le rôle du chercheur un peu maladroit, parfois ridicule, obstiné et attentif aux moindres nuances du langage et des attitudes. Les codes de l’enquête sont respectés: entretiens enregistrés et retranscrits avec mise en contexte, éclairages et approches variées.

D’un côté, il y a les «experts»: spécialistes de la prévention des risques, élus locaux, représentants de l’entreprise; de l’autre, les riverains de l’usine. Ni les experts, ni l’ethnologue, ni même les travailleurs ne vivent à Somaland, banlieue infestée par les miasmes. Une population de chômeurs et de vieux ouvriers y cultive ses peurs et sa rancœur: cette fois, il lui faut des explications claires et des actes.

L’enquête commence par un entretien avec un expert en sciences du danger, réalisé à Patrimonia, la cité qui jouxte Somaland, classée «Ville d’Art et de Culture Universelle». Le diagnostic est effrayant, exprimé en termes techniques rebutants mais clairs: il y a des maisons et même une école dans la «zone limite des effets mortels». Mais, dit le savant, il faut intervenir avec prudence, car il y a une volonté politique et économique de paralyser les débats et de minimiser les «risques socialement acceptables».

Le Monstros

Sur le terrain, le chercheur rencontre de jeunes chômeurs désabusés; parmi eux, Yacine G.. Celui-ci nourrit un soupçon; il voudrait que la science lui fournisse une «théorie» pour l’étayer: la puanteur n’est qu’un masque, le danger vient d’un gaz invisible, inodore, le silène. Sa petite amie, qui travaille comme caissière à l’hypermarché Le Monstros, en a subi des effets somatiques et psychosomatiques tels que leur couple n’y a pas survécu. L’ethnologue croit à une blague, puis se laisse convaincre de la sincérité de Yacine. Peut-être le jeune homme délire-t-il, mais son élucubration n’est pas plus absurde que bien des thèses savantes, et son discours est très articulé.

Personne, à haut niveau, n’écoutera Yacine. Il s’agira donc pour le chargé de mission d’approcher ceux qui détiennent les clefs. Il assiste à plusieurs séances de formation ou d’information au cours desquelles il découvre le «langage PowerPoint». La recette est bien connue: des termes simples sur des images fortes, soulignés par des polices et des couleurs en rapport.

Les exposés, minutieusement décrits, avec les visuels, mais aussi le ton du conférencier, ses commentaires, ses blagues débiles procurent un sentiment d’hallucination par leur simplisme. Le public ne se laisse pas prendre, les habitants protestent mais leur discours se perd dans le sable de cette rhétorique vide, comme le pétrole fuit dans le sol de leur cité.

Des slogans apaisants et presque hypnotisants

Le mépris des «gens», la volonté de noyer le problème sous des slogans apaisants, la peur de mettre sa place en danger, le discours prudent des scientifiques, tout cela compose un tableau effrayant, parfois drôle, et qu’on devine rigoureusement fidèle à la réalité. Comme conseille le PowerPoint du responsable de la communication de Petrolik: «Ensemble, relativisons nos maux.»

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