Scènes

Eric Devanthéry voyage aux racines du mal

Comme le fameux colonel Kurtz, on a tous une folie meurtrière en nous, suggère le metteur en scène. «Ridicules Ténèbres» part de Conrad, passe par le Vietnam de Coppola et finit en Somalie

On a adoré le brio collectif de ses «Brigands» en 2014, on a salué la fièvre farceuse de sa «Nuit des Rois» totalement masculine, en décembre dernier. Ici, avec «Ridicules ténèbres», dernière création du directeur du Théâtre Pitoëff, à Genève, la séduction est moins nette. Après une première partie stimulante où trois comédiens disent à l’unisson le discours de défense d’un pirate somalien, le second round, visuellement très beau avec ses fumées sculptées, se perd dans un jeu actor’s studio imprécis qui ne parvient pas à faire croire à la traversée. La traversée? Celle qui mène du connu au sauvage, de la lumière à l’obscurité. Du bien au mal aussi, puisqu’il s’agit d’une libre réécriture par Wolfram Lotz d’«Au coeur des ténèbres», de Josef Conrad. Si le résultat est relatif, le propos, lui, reste prenant.

Trois Kurtz en un

Kurtz, collecteur d’Ivoire qui cède à la fièvre du Congo, chez Conrad, en 1899. Kurtz, colonel aux prises avec sa culpabilité et les sortilèges de la jungle du Vietnam, dans «Apocalypse Now» en 1979. Et ici, Kurtz qui délire dans un Afghanistan empreint d’Afrique et d’Asie tropicale… Autrement dit, un digest des deux figures antérieures imaginé pour une pièce radiophonique par le jeune auteur allemand. La bonne idée? Associer à cette question du Mal, le récit touchant d’un pirate Somalien qui plaide pour sa défense devant le tribunal de la Haye. Oui, Michael Utlimo Pussi a bien rançonné un cargo hollandais, mais non, il n’est pas le diable absolu. Avant, il a essayé de gagner sa vie en pratiquant la pêche, sauf que les entreprises internationales ont nettoyé la mer de tous les poissons et qu’il a bien dû envisager «un diplôme en piraterie».

Parfois on plonge, souvent on flotte

Face au public, Frank Sémelet, Rachel Gordy et Selvi Pürro unissent leur voix pour raconter de manière chorale ce destin sacrifié. Efficace. Ensuite, les choses se compliquent. Dans un magnifique brouillard de scène teinté d’orange et de blanc, les actrices deviennent deux soldats envoyés sur les traces du colonel déviant, tandis que le comédien compose tour à tour un commandant sur les nerfs, un révérend fan de foot et d’un ours lippu – grand moment! –, et le mythique Kurtz plongé au coeur de lui-même. Chaque fois, il s’agit de montrer comment des êtres équilibrés, sans histoire, deviennent des fous dangereux lorsqu’ils sont confrontés à la guerre et à l’étrangeté. L’idée d’Eric Devanthéry est belle, mais le jeu manque de corps et d’accent. Parfois on plonge au coeur des ténèbres, souvent, on flotte en bordure.


Ridicules ténèbres, jusqu’au 16 déc., Théâtre Pitoëff, Genève, 022 808 04 50, www.pitoeff.ch

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