Portrait 

Eric Fottorino, au bonheur de l’encre

L’écrivain et journaliste flambe avec le succès de son hebdomadaire «Le 1» et de l’extraordinaire revue littéraire «America». Rencontre avec un pudique ultrasensible qui a publié cet automne un inoubliable portrait de sa mère

Rue des Martyrs, on refait le monde à pas fraternels. Midi s’affiche dans le ciel de Paris et Eric Fottorino, 58 ans, évoque sa traversée du Monde, trente ans à tous les étages, grand reporter au Mali ou au Brésil, incollable sur les matières premières, forçat du bitume sur son vélo pour les besoins d’une série d’été.

Sur la pente des Martyrs, à un jet de pavé de Pigalle, l’écrivain et journaliste se revoit peut-être en ce printemps 2006, tourneboulé par sa nomination à la tête du journal, directeur d’abord, président du directoire ensuite. Jusqu’à l’éviction finale en décembre 2010.

Ce passé de brigues, de sabre clair et d’encre, Eric Fottorino le retrace à toute allure. Sa vie n’est plus là, depuis longtemps. La fierté a changé de format: c’est en ce mois de novembre celle de Dix-sept ans (Gallimard), cette ode lumineuse à une jeune femme, sa mère. C’est aussi, ce jour-là, la fierté de vous remettre Le 1, cet hebdomadaire qu’il a lancé avec sa compagne, Natalie Thiriez, et son ami Laurent Greilsamer. C’était il y a quatre ans, la presse était déjà à l’article de la mort, une rengaine comme une autre, après tout.

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30 000 exemplaires écoulés chaque semaine

Mais le trio se moquait des pythies funestes: il imaginait un journal sans pub, une page A4, modeste à première vue, qui se déplierait en huit sœurs jumelles autour d’un seul sujet; un canard malin où les articles seraient signés de chasseurs de sens, qu’ils soient écrivains, économistes, historiens, journalistes; où l’illustration serait chaque fois une surprise – Natalie Thiriez veille sur les illuminations graphiques. L’intuition a payé: chaque semaine, c’est plus de 30 000 exemplaires qui s’écoulent en kiosque ou par abonnement.

Un chasse-spleen, on vous le dit. Comme la revue America, qu’il a fondée avec le journaliste François Busnel. Un trimestriel où s’épanchent en très long et en très beau Patti Smith, John Irving, Richard Powers, autant de grands yeux portés sur l’Amérique de Donald Trump, de voix qui détraquent les orgues du populisme. Ce mook n’est pas programmé pour durer, c’est ce qu’espèrent ses promoteurs: il est censé escorter la présidence actuelle et disparaître avec. Pas sûr que les lecteurs soient prêts, eux, à se passer d’un magazine qui se vend à 40 000 exemplaires.

L’ombre de François Truffaut

«Je vous emmène dans mon repaire, là où j’écris.» Vous venez de tourner rue Navarin et ce Paris qui se déhanche, de balcons en enseignes mutines, est celui de Jeanne Moreau quand elle fumait le calumet d’une gueule d’ange. Eric Fottorino est brocanteur: il collectionne les vestiges des mondes en fuite, ceux des autres, le sien aussi. Comme L’homme qui m’aimait tout bas, Questions à mon père, Dix-sept ans sort d’un bain de brumes: Lina s’y dessine à travers le temps, le petit Eric aussi qui naît un 26 août 1960.

Dans cette chambre noire remonte le remords d’un malentendu entre un fils et une mère trop jeune qui est comme une sœur. Mais aussi l’ombre de Moshé Maman, son père naturel, qu’il retrouvera des années plus tard, chassé par sa grand-mère «vieille France», parce qu’il était juif et Marocain. Mais encore les rires de Michel, son père adoptif tunisien, l’homme qui lui a donné son nom et son soleil, qui s’est suicidé d’un coup de carabine dans sa voiture le 11 mars 2008.

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A l’instant, on pénètre dans l’hôtel Amour. C’est là que l’auteur de Baisers de cinéma écrit, sur cette banquette rouge où s’asseyait François Truffaut, un habitué. Une table de jardin nous attend dans le patio, cerné d’une petite jungle qui drague l’azur, tout là-haut, par-dessus les toits.

Rêves de gloire sportive

Ces murs sont des poètes. Vous pensez aux Quatre cents coups, aux «sauve-qui-peut la vie» de l’adolescence. Et vous imaginez le petit Eric à La Rochelle, entre sa mère, qui s’appelle Monique dans la vie, Michel, dont les mains de kinésithérapeute font des miracles, et ses deux frères. Il y a de la joie à la maison. Et Eric poursuit des rêves de gloire sportive. Sur son vélo de course, il voudrait pédaler aussi fort que son héros, Eddy Merckx. On l’appellerait le petit cannibale du peloton. Il grimpe, sprinte, gagne des courses. Ses exploits, il vous les raconte d’une voix de yoguiste qui se méfierait de ses ardeurs d’antan.

Mais la petite reine est une garce: le dopage, les courses arrangées sont autant d’outrages à l’Olympe enfantin. Eric fera des études de droit, puis entrera au Monde, comme on épouse un idéal. Il a les mots qui fusent sous les doigts, il écrit clair et bien. Ses articles sont de ceux dont on fait des manchettes.

La caution d’Erik Orsenna

S’imagine-t-il alors écrivain? C’est Erik Orsenna, plume de François Mitterrand, futur Prix Goncourt, qui lui lance un jour: «Tu devrais écrire…» C’est ce qu’il fait à Panama, assigné à résidence, à cause d’un visa défaillant. «Erik Orsenna a lu ces pages, il les a trouvées très mauvaises. Il m’a dit qu’il voulait découvrir le Fottorino écrivain, pas journaliste.» Il reprend l’ouvrage. Orsenna lui présente alors Claude Durand, l’un des commandeurs de l’édition française.

On est en 1991 et Fotto, comme on le surnomme, se sent des ailes de hussard sur le toit. C’est le printemps et Rochelle sort: la critique est ailée, elle aussi, elle s’emballe. Durand a ce commentaire qui vaut tous les prix: «Tu es plus écrivain que journaliste.» Il lui offre un contrat d’une année, un salaire pour écrire, vous imaginez le luxe. «Mon acte de naissance, c’est Rochelle», appuie Eric Fottorino.

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Car écrire, c’est nommer ce qui lui échappe, se mesurer à l’inconnu qu’il abrite, c’est s’amarrer. «J’aurais pu m’appeler Maman, du nom de mon père marocain, je me suis appelé Labrie jusqu’au mariage de ma mère. L’écriture m’a rassemblé et m’a permis de me ressembler.»

Filature intime

La ligne de fuite est fixée dès les premières pages de Rochelle, dans la bouche du héros: «Est-ce autobiographique?» «Tout ce qui suit est entièrement autobiographique, mais souvenez-vous, depuis toujours j’ai su mentir.» Les livres les plus personnels d’Eric Fottorino sont des sillons: il y cherche sa trace, comme un personnage de Patrick Modiano, l’un de ses modèles.

Dix-sept ans relève de cette filature intime. Au départ, il entend portraiturer une mère Courage, la ressaisir dans la violence d’une époque où les filles-mères sont conspuées, où les unions entre juifs et chrétiens prohibées – du moins dans certains milieux. Il veut aussi rattraper cet Eric enfant qui glissait sur les mots. Plus d’une fois, il pense renoncer. Jusqu’au jour où…

La page, cet habitacle

«Notre mère nous a réunis, mes frères et moi, pour nous annoncer qu’elle avait eu une fille, trois ans après ma naissance, et que sa mère l’avait obligée, avec la complicité de l’Eglise, à vendre son nouveau-né à une autre femme.» Coup de théâtre. Sur cette douleur, impossible de ne pas écrire. Dix-sept ans conquiert sa vérité. «Je ne pouvais mentir à mon histoire.»

Dans la cour de l’hôtel Amour, Eric Fottorino parle de sa mère Monique qui s’est bien aimée en Lina, de ce livre qui est traduit du silence, de ces mots qui sont des lampes de poche qui rayent l’obscurité, de cette ombre qui finit toujours par l’emporter. Il confesse comment s’énoncer l’a sauvé du flou. «L’endroit où j’habite, c’est la page. Je cesse d’être superflu quand j’écris.»

Tout à l’heure, il enfourchera sa bicyclette. Il filera loin des villes, fendra le crépuscule, surprendra la chouette effraie. Planer ainsi est son luxe. «Cette alchimie de cuir, de route et de sueur est une page d’écriture.» L’échappée belle est une manière de style, pour Eric Fottorino: sur sa selle, comme devant son clavier, il fait corps, se rassemble, se sent plus aimant. Plume en cavale, au fond.


Eric Fottorino, «Dix-sept ans», Gallimard, 266 p.

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