Au bord des pistes cendrées, on hurlait alors «Allez Linder!» Il avait treize ans, la chevelure d’un elfe, un air d’Irlande dans les yeux, une foulée de titi des prairies qui mettait en transe ses entraîneurs. En ce temps-là, le Genevois  Eric Linder ne s’appelait pas encore Polar - son nom du musicien - et avait comme héros Steve Cram, ce champion britannique qui le premier a couru le 1500 mètres en dessous de 3 minutes 30. Ce samedi, dans la tour CFF Pont Rouge, ce donjon fantôme transformé en boîte à aimer et à danser jusqu’à ce que la nuit rende gorge, ils seront des centaines à lui murmurer dans le creux de l’oreille: «Bravo Linder.»

Car c’est un peu son oeuvre à lui, ce festival Antigel qui sème dès ce week-end concerts, spectacles, performances insomniaques dans les bulles des Bains de Cressy, dans le giron de l’église de Confignon, sous les voûtes de la champignonnière de la Bâtie etc. Jusqu’au 19 février, campagnes, villages et villes genevois seront ainsi en proie à des hallucinations fantastiques. Six ans après sa création, Antigel imprime sa distinction: branché et populaire, ce rendez-vous électrise tout un canton et suscite des vocations à Bâle et à Berne, comme le souffle Eric Linder. «Ces cantons sont intéressés par le concept, ils nous ont demandé de leur faire des propositions.»

Le Temps: Vous menez une carrière de musicien, vous codirigez avec Thuy-San Dinh Antigel. Cette double vie est un cas de figure plutôt rare, non?

Eric Linder: A 24 ans à peine, j’ai été programmateur de musique au festival de La Bâtie. Quand j’abandonne ces fonctions en 2005, j’ai pensé que ce métier était fini pour moi. Je signe alors un contrat avec la maison de disque Virgin, une consécration, et je quitte Genève pour Paris. Très vite pourtant quelque chose me manque.

– Comment l’idée d’un nouveau festival germe alors?

– Je tombe sur Claude Ratzé, le directeur de l’Association pour la danse contemporaine à Genève, avec qui j’avais travaillé à La Bâtie. Et je rencontre Thuy-San Dihn, jeune femme qui travaillait dans le monde de l’art. Nous rêvons à trois autour d’un festival de musique et de danse. Notre règle du jeu était simple: nous ne voulions pas refaire ce qui existait. L’hiver n’était pas propice à ce genre d’événement: nous avons opté pour cette saison. Les festivals se concentrent sur un lieu:  nous avons voulu investir les communes, même et surtout celles qui étaient les moins susceptibles d’accueillir des formes contemporaines.

– Comment vous accueillent les autorités de ces communes?

– Au début, ils nous prenaient pour des illuminés. Mais j’adore ça, la résistance. Je suis un entêté, si on me dit non, je reviens à la charge. Nous faisions ce constat: la ville de Genève concentre une immense partie de l’offre culturelle; or il y a une population importante, celle des communes justement, qui ne va pas au centre.  C’est à ces habitants qu’on a voulu s’adresser d’abord en leur présentant des créations sous un jour inédit. Nous voulions surprendre.

– D’où ces spectacles dans des abris, dans des églises, dans des serres à tomates…

– Il ne s’agissait pas au départ d’être original pour être original. Mais beaucoup de ces villages n’ont pas de salle adaptée. Nous devions donc trouver des lieux de substitution. Le succès phénoménal de la première édition en 2011 est lié à cet effet de surprise: une performance sur un quai de gare, dans une usine désaffectée…

– D’où vient cette passion de découvrir de nouveaux lieux?

– De mon passé de coureur d’abord. Neuf entraînements par semaine, ça permet de voir du pays. Depuis que nous avons lancé Antigel, je visite chaque année des dizaines et des dizaines de lieux bizarres, improbables que je photographie. Ces milliers de photos rangées dans un dossiers sont autant d’amorces de projets «made in Antigel» comme on dit désormais.

– Des artistes se plaignent pourtant parfois de conditions peu propices à leurs créations?

– Je ne comprends pas ces réactions. Toute l’année, on a l’occasion de jouer dans des salles. Je veux bien que se produire dans une halle industrielle ne soit pas idéal: il n’y fait pas chaud, l’acoustique peut être médiocre. Mais ce n’est pas ce que le public retient. Les spectateurs vivent quelque chose qui va parfois les marquer à vie. C’est notre devoir d’acteur culturel de trouver les moyens de susciter le désir auprès de gens qui ne vont ni au Grand Théâtre ni à la Comédie. Sinon, on a perdu la bataille.

– Quel est le lieu le plus excitant que vous ayez investi?

– Les hangars des Transports publics genevois dans le quartier de la Jonction. Entre l’heure très matinale où les bus quittent les lieux et celle, en début de soirée, où ils reviennent, vous avez à disposition des milliers de mètres carrés qu’aucun opéra au monde ne peut s’offrir. A mesure que les véhicules abandonnaient le lieu, nous montions notre décor, c’était faramineux.

– Ça peut paraître un peu vain…

– Mais non. Ce type d’opération a aussi valeur de manifeste au moment où beaucoup de professionnels de la culture se plaignent qu’il n’y a pas d’espaces. Nous disons qu’il y en a, même s’ils sont temporaires. Ce jour-là, dans ce hangar des TPG, près de 2500 spectateurs ont assisté à la performance.

– La Bâtie est historiquement le festival des avant-gardes scéniques. Est-ce pour vous un concurrent?

– La Bâtie amène de très beaux spectacles à la fin de l’été. Ça a son sens. Mais nos projets «Made in Antigel» montrent que nous ne faisons pas la même chose. Notez que le public répond présent à La Bâtie comme à Antigel, notre dernière édition a attiré près de 45 000 personnes. Alors, c’est vrai, je suis ultra-compétitif, c’est mon tempérament de sportif, mais je regarde vers l’avant en espérant évidemment davantage de moyens.

– Si vous deviez définir votre action en une maxime?

– Je cherche à rendre possibles des choses impossibles.

– La Bâtie cherche un nouveau directeur. Avez-vous postulé?

– Non. Avec sa fondation, cette structure est à mes yeux trop lourde. Je suis concentré sur Antigel.

– Qui est le public d’Antigel?

– Les habitants des communes. Mais aussi, et c’est nouveau, les expatriés dont on dit souvent qu’ils ne s’intéressent pas à l’offre locale. Nous avons fait un travail spécifique pour attirer ce public.

– Comment définiriez-vous votre travail de programmateur?

– Je suis d’abord Genevois. Je veux dire par là que pour bien programmer il faut comprendre sa région, ses enjeux, ses problèmes. C’est ainsi qu’on peut imaginer des événements qui répondent à une demande. L’autre dimension du travail, c’est de me tenir au courant. Je suis insatiable, je continue d’écouter tout ce qui sort.  Et puis je suis sans cesse en train d’imaginer de nouveaux dispositifs. L’autre jour, je vois des mécaniciens des TPG juchés sur les câbles des trolleybus. Ça donne des idées.

– Quelle est la place de Polar dans la vie d’Eric Linder?

– Je fais toujours énormément de musique. J’ai un nouveau groupe, instrumental, qui est né grâce à ma collaboration avec la chorégraphe Perrine Valli. Je travaille beaucoup en Corée du Sud pour la compagnie nationale de danse contemporaine. La danse me bouscule, me stimule, c’est l’un des arts les plus innovants.

– Politiquement, où vous situez-vous?

– Je n’adhérerai jamais à un parti. J’estime qu’il y a de bonnes idées à droite et à gauche. Je les panache et je vote. Le système suisse est exceptionnel. Qu’on ait pu se prononcer sur les avions Gripen, c’est génial. Je constate dans mon travail à quel point les politiciens et les patrons, dans un autre registre, sont accessibles.

– Vous considérez-vous comme un entrepreneur?

– Oui, je suis un entrepreneur culturel. Je considère tout à fait normal d’ailleurs d’organiser des événements pour des sociétés ou des régies comme les CFF récemment.

 – Comment voyiez-vous votre vie à 16 ans?

– Je voulais être Steve Cram. J'étais champion suisse, je faisais des meetings, je pouvais m'imaginer aux Jeux Olympiques. Puis j'ai eu un accident de vélomoteur. Pendant cette période d'immobilité, j'ai écouté Bob Dylan, Neil Young, Bruce Springsteen. Je lisais les paroles de leurs chansons. Mais je ne pouvais pas m'imaginer dans ce monde. Jusqu'au jour où mon grand frère m'a amené à un concert. Ça a été décisif. Je me suis mis à chanter dans ma chambre avec ma guitare. Je ne connaissais que deux accords

– Que devez-vous à votre mère?

– Ma mère, qui est née en Irlande, m’a initié, enfant, à la comédie-musicale. Ses héros étaient Gene Kelly et Frank Sinatra. Elle m’a toujours soutenu en particulier quand j’ai décidé de me lancer dans la musique et de mettre fin à ma carrière de sportif. C’était difficile pour mes parents d’accepter ce choix. Ils étaient hantés par la précarité, le risque de la pauvreté. Mon père était donc résolument contre mon choix. Ma mère m’a dit: «Montre à ton père qu’il a tort.»

– Et à votre père?

– Il a travaillé très dur, toujours sur la route comme représentant d’une marque de machine. Je lui dois d’être un bosseur. Il y a un moment magnifique dans notre histoire qui nous a rapprochés. Le Nouveau Quotidien avait annoncé en grand que j’allais faire l’Olympia invité par Miossec à faire une première partie de concert. Mon père m’appelle et me demande s’il peut m’accompagner. Je refuse, puis je me ravise sur le conseil de mon  manager. Je lui demande d’être mon chauffeur, mais de ne jamais se mêler de mes affaires. Arrivé à Paris, dans les coulisses de l’Olympia, j’ai le trac. Il me souffle: «N’aie pas peur, fais ce que tu sais faire.» C’est la plus belle chose qu’il pouvait me dire. Aujourd’hui, il distribue les programmes d’Antigel.

– Le 13 novembre 2015 à Paris, vous étiez à deux pas du Bataclan et vous avez tout vu. Qu’est-ce que cette tragédie a changé dans votre vie?

– J’ai été bouleversé, liquéfié pendant des semaines, vous ne pouvez pas savoir. Je ne pouvais plus sortir de la maison. C’était d’autant plus violent que j’organise un festival qui réunit des milliers de spectateurs. Pendant cette phase, je jouais pendant des heures de la musique. Il y a pour moi un avant 13 novembre et un après. Je me sens aujourd’hui encore plus responsable en tant qu’acteur culturel. La musique a été un guide dans ma vie. Un spectacle peut agir ainsi sur un jeune. La culture sert à éveiller, à lier.

 – Qu’est-ce que la pratique de la course à pied vous apporte?

– C’est vital. J’accède en courant à une lucidité exceptionnelle. A partir de trente minutes, j’entre dans un état où je me sens inspiré par tout. Vous ne pouvez pas savoir comment tout s’organise alors dans mon esprit, chaque chose trouve sa place. Et puis je suis super créatif dans ces moments: je longe le Rhône, je vois une barge et j’imagine un spectacle sur le fleuve.

– La musique que vous offrez à l’être aimé?

– Ces temps, je découvre la musique classique et ancienne. Je suis bouleversé par «Le Chant de l’extase» de cette nonne du XIIe siècle qui s’appelle Hildegard von Bingen. Ces harmoniques sont très contemporaines. C’est ce que j’offre, «Le Chant de l’extase».


 Festival Antigel, jusqu'au 19 février, https://antigel.ch/site/fr/accueil