Entretien

Eric Linder: «Plus un spectacle est inclassable, plus on aime»

Eric Linder alias Polar lance ce vendredi à Genève Antigel, le plus aventurier des festivals suisses. Cette année, il passera pour la première fois la frontière et s’enrichit d’une visée militante. Profession de foi d’un collectionneur de sensations

La buée des soirs athlétiques. Celle du chalet après l’équipée dans les neiges. Dans la salle, une vingtaine de visages fouettés par le froid s’électrisent autour d’une table. Samedi passé à Genève, Eric Linder était un chef sioux entouré d’une bande d’Indiens en anorak et en baskets Asics. La course à pied qu’Antigel organise en guise de mise en condition a été une réussite. Thuy-San Dinh, la codirectrice du festival, peut souffler. Et toute l’équipe de revivre le raid autour d’un plat de lasagnes sans gluten.

Genève sort de ses gonds, glisse, plane dans le blizzard. C’était il y a huit ans, le projet d’Eric Linder, Thuy-San Dinh et Claude Ratzé – aujourd’hui directeur de La Bâtie. Antigel naissait ainsi, d’un désir de redéfinir les territoires – celui du canton, de l’expérience artistique. Ce vendredi, comme un symbole, le festival commencera par une Roller Skate Party dans les sous-sols de la tour Pont-Rouge, bâtiment où danser, rêver, banqueter, à 50 enjambées du Stade de Genève.

Mine d'Alaska

Des tentations en boules de neige. Jusqu’au 17 février, chaque soir aura un air d’appât, la possibilité d’une vie parallèle. Samedi 10, vous foulerez la pierre rebelle de la carrière du Salève – une nuit digne de Frankenstein, à multiples rafales musicales. La veille, vous aurez révisé tout Gainsbourg avec Jane Birkin et son orchestre symphonique, au Victoria Hall. Dimanche 11, à l’Alhambra, vous célébrerez Lomepal, le plus romantique des rappeurs – le concert est sold out.

Alors bien sûr la bise, la grêle, le ciel qui joue les grandes lames glacées. Mais à Antigel, on aime ça, cette mine d’Alaska qui oblige l’équipe à se dépasser. A 48 heures du grand soir, Eric Linder mobilise la tribu. Rien n’est prêt, tout est prêt: c’est comme ça que l’épopée est forte.

Le Temps: Les conditions météorologiques sont très dures cette année. Cela a-t-il un effet sur la billetterie?

Eric Linder: On pourrait croire que le public hésite, mais non. Il est présent depuis sept ans, quel que soit l’état du ciel. Il y a deux ans, nous avions imaginé une soirée intitulée La forêt ne dort pas au bois de la Bâtie. Il pleuvait, ventait, neigeait et les spectateurs étaient pourtant là, ultra-présents. Pour l’équipe, le défi est autre: mais les techniciens trouvent toujours des solutions. C’est dans le dur qu’elle prouve qu’elle n’est pas comme les autres.

– Mais un tel festival au printemps n’aurait-il pas plus d’impact?

– Non. Il y a d’autres moments de l’année où nous rêverions d’être présents. J’adorerais profiter du lac en été. Mais monter Antigel en février a valeur de manifeste. Nous assumons ce risque. Notre vocation est de susciter une sociabilité quand tout incite à rester à la maison. Je constate que les festivaliers sont heureux de se retrouver autour d’une buvette, dans un lieu insolite. Antigel est à sa manière artistique anti-genevois: il lutte contre notre propension à nous calfeutrer, à nous réfugier dans notre quant-à-soi.

– Pour la première fois, Antigel déborde les frontières, avec des soirées à Etrembières, à Saint-Genis-Pouilly et Léaz. Pourquoi cette extension du domaine du plaisir?

– Tout procède des communes genevoises frontalières avec lesquelles nous dialoguons, Veyrier, Perly-Certoux, Chancy. Pour elles, cette limite n’a rien d’abstrait: elle est chaque jour traversée par des milliers d’individus; elle divise aussi des champs de paysans, séparant des familles. Prenez la carrière du Salève, elle est liée à la famille Chavaz, des caristes qui œuvrent au pied de la montagne en France, mais dont les camions sont basés à Veyrier. Notre dessein, c’est de faire parler ces frontières.

– Comment?

– A travers ces événements spécialement conçus pour le festival que nous nommons «Made in Antigel». Prenez le fort l’Ecluse, cette forteresse qui regarde de haut la France et la Suisse. Le samedi 17, nous y organisons dès 11h des duels musicaux, mais aussi sportifs, épée au poing. Ce sera l’occasion pour le public de découvrir les multiples points de vue qu’offre l’édifice. D’éprouver l’arbitraire de la frontière.

– Antigel s’enrichit d’une dimension sociale avec Antidote, des projets qui permettent d’intégrer des jeunes en quête d’insertion, mais aussi des Afghans, des Africains qui attendent d’être fixés sur leur sort. Pourquoi?

– Des communes nous ont demandé d’imaginer des actions dans des quartiers réputés difficiles. Nous avons décidé d’aller plus loin, avec Stéphanie Cariage, qui a réfléchi à des façons de travailler avec des organisations comme l’Hospice général, la Croix-Rouge genevoise, Flag 21. Avec cette dernière, on a monté un projet qui a permis à des jeunes requérants d’asile de rejoindre l’équipe d’organisation d’Antigel Run, de bénéficier d’un cadre d’entraînement et de participer à la course. Notre ambition, c’est de susciter un lien entre ces personnes et la population genevoise.

– C’est la raison pour laquelle vous avez confié le restaurant de la tour Pont-Rouge à un chef syrien…

– Oui, l’idée c’était d’associer Talal Rankoussi aux restaurateurs genevois qui travaillaient pour nous l’année passée. L’action culturelle doit être en prise sur toutes les réalités. En fin de journée, nous nous retrouvons souvent autour d’une table qui réunit des Afghans, des Africains, des Genevois et plus seulement des cultureux: Antigel, c’est aussi l’idée d’une communauté sans cesse élargie. Nous ne faisons pas de la politique, nous ne nous rattachons pas à un parti, mais nous sommes militants.

– Vous avez attiré près de 50 000 spectateurs l’année passée. Antigel peut-il encore grandir?

– Ce n’est absolument pas le but. Je dirais même que 50 000 spectateurs, c’est un plafond. Nous voulons rester libres d’inventer des projets de toute taille, comme celui de cette jeune plasticienne et performeuse genevoise, Maëlle Gross, qui invite à découvrir avec elle le quartier des Pâquis. Chaque visite concerne une poignée de spectateurs. Notre priorité, c’est de consolider un festival qui repose sur les communes.

– Mais ce principe est acquis?

– Non. Nous avons une convention qui nous lie à l’Association des communes genevoises jusqu’en 2019. Cet accord nous assure 400 000 francs auxquels s’ajoute le même montant en provenance du fonds intercommunal. L’édifice est fragile, complexe. Rien n’est gagné. Mais Antigel, c’est aussi ça: on est tout sauf une institution.

– Jane Birkin, Charlotte Gainsbourg, les Young Gods, mais aussi Lomepal… Qu’est-ce qui préside à votre programmation?

– Les envies de Prisca Harsch, qui veille sur la scène de la danse. Et mon désir à moi de mettre au jour des filiations. Comme musicien, j’ai toujours voulu savoir d’où venaient les maîtres que j’admirais, qui étaient leurs références. Quand j’invite Jane Birkin, je la fais venir avec un spectacle sur Serge Gainsbourg qui intègre un orchestre symphonique. Et qui rappelle combien Gainsbourg était redevable à la musique classique. Antigel est à la fois un conservatoire, je veux dire par là une mémoire, et un incubateur de pièces et de concerts hors norme. Plus un spectacle est inclassable, plus on aime.

– Trois mots pour qualifier le festival?

– Ambitieux, c’est-à-dire sans compromis. Engagé et responsable.


Antigel, Genève et France voisine. Du vendredi 26 janvier au 17 février.

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