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Erik Orsenna: «Entre Louis XIV et les présidents d'aujourd'hui, rien n'a changé»

Erik Orsenna lance la rentrée littéraire avec «La Fontaine, une école buissonnière». L’écrivain et haut fonctionnaire, proche d’Emmanuel Macron, tire des parallèles entre les habitudes du pouvoir au XVIIe siècle et aujourd’hui

Tout au long de l’été, avant que «la bise fut venue», Erik Orsenna «a tenu les auditeurs de France Inter en haleine en racontant la vie de La Fontaine, le matin, à l’heure du petit-déjeuner. Après l’immense succès, radiophonique et d’édition, d’«Un été avec Montaigne», raconté par Antoine Compagnon en 2013, la formule a fait des petits. Et aujourd’hui aussi, la série d’émissions est proposée en livre. La Fontaine, une école buissonnière se présente sous la forme d’une promenade guillerette sur les traces du fabuliste né à Château-Thierry en 1621. Erik Orsenna est un partageur d’enthousiasme et ce nouveau livre, qui lance la rentrée littéraire, se lit comme on écouterait un ami parler d’un élan tout neuf.

Quand on lui fait remarquer qu’il cultive lui aussi dans ses livres cette bonne humeur si chère à La Fontaine, Erik Orsenna répond qu’avant toute chose, il est «un prof, c’est-à-dire quelqu’un qui aime transmettre.» Parallèlement à sa carrière d’auteur qui débute dans les années 1970, il obtient en effet deux doctorats en économie et enseigne la finance à l’université en France et à la London School of Economics.

C’est en 1981 qu’il commence sa vie de haut fonctionnaire, en entrant au Ministère de la coopération. Il devient ensuite conseiller culturel de François Mitterrand et plume du président. Les années 1980 sont décidément fastes puisqu’il entre au Conseil d’Etat, à l’Académie française et obtient, en 1988, le Prix Goncourt pour L’Exposition coloniale. Soutien dès le début d’Emmanuel Macron, proche du nouveau président, il vient d’être nommé Ambassadeur de la lecture par Françoise Nyssen, ministre de la culture.

Après Géopolitique du moustique – Petit précis de mondialisation, paru fin mars, voici donc cet hymne joyeux à l’art d’un poète solitaire mais très fidèle en amitié qui avait le souci de divertir pour mieux «instruire les hommes». Un livre sautillant où Erik Orsenna s’amuse à tirer des parallèles entre la cour de Louis XIV et celle des présidents français.

Le Temps: Quelle place tient La Fontaine dans votre vie?

Erik Orsenna: Il est entré dans ma vie comme tout le monde, en apprenant les Fables à l’école. Mais c’était à une époque où on apprenait par cœur. J’adorais ça, j’avais l’impression que la musique de la langue entrait en moi. L’expression «par cœur» dit bien ce que cela veut dire, c’est par le cœur que l’on apprend.

Et plus tard, à l’âge adulte?

J’aime La Fontaine et la littérature du XVIIe. On a une fausse image de ce siècle. Il apparaît comme le siècle de l’ordre or il a été largement secoué par des guerres civiles incessantes. Et derrière le prétendu classicisme, de grandes libertés étaient pratiquées.

L’école buissonnière, c’est la vie même. La Fontaine nous y conduit. Il nous montre le passage vers la forêt

Erik Orsenna

Qu’apprend-on à fréquenter La Fontaine?

On apprend la morale de l’acquiescement. Elle enseigne à ne pas se situer plus haut que les autres. De même avec la nature et les animaux. L’humain n’est pas au-dessus de l’animal chez La Fontaine. Pour lui, et c’est ma conviction profonde, les humains ne changent pas. Il faut les connaître, ne pas être dupe, en rire et surtout ne pas juger ou condamner.

Vous avez titré votre livre, La Fontaine, une école buissonnière. Pourquoi?

L’école buissonnière, c’est l’école par la nature, l’expérience, la liberté. Evidemment, il faut apprendre les fondamentaux. Mais après, l’école buissonnière, c’est la vie même. La Fontaine nous y conduit. Il nous montre le passage vers la forêt.

La Fontaine a écrit d’autres textes mais la postérité n’a retenu que ses Fables. Est-ce injuste?

C’est normal. Ses contes sont très coquins, on ne va pas les enseigner aux enfants de 10 ans… Mais c’est aussi paresseux. Je suis en train de lire Swift, il ne se limite pas aux Voyages de Gulliver. Quand on aime un auteur, il vaut la peine d’aller voir ses autres œuvres. Chez La Fontaine, on trouve des trésors, même si la langue est un peu difficile.

Vous décrivez la Fontaine comme quelqu’un d’enthousiaste, de joyeux, qui avait la «politesse de la légèreté». Est-ce qu’il ne serait pas votre modèle?

Oui. Les gens les plus sérieux ne sont pas les plus graves. On peut dire des choses profondes sans sonner les trompettes. Je suis d’abord un prof, ce que j’aime c’est apprendre et transmettre. Or on ne transmet rien en étant sinistre.

On sent que le but de ce livre-ci est de dire à vos lecteurs: lisez La Fontaine!

Je suis au service de La Fontaine. Si ce livre permet ne serait-ce qu’à une personne de le découvrir ou d’avoir envie de le lire, alléluia! Je ne suis pas un créateur, je suis un passeur.

Comment la vocation de l’écriture est-elle venue à La Fontaine, fils de bourgeois aisés, un peu indolent?

Par le rêve, il ne voulait pas qu’on l’ennuie. Et par le contact de la nature, la proximité de la forêt. Quand vous êtes à Château-Thierry, sa ville natale, au bord de la Marne, vous êtes entourés par la campagne, encore aujourd’hui. Toute sa vie, il va circuler entre Château-Thierry et toutes les fermes et forêts alentour. En tant que Maître des Eaux et forêts, il se promène partout. Et il observe.

Il va conserver toute sa vie son groupe d’amis de jeunesse. L’amitié sera la grande histoire de sa vie?

Elle sera au centre de sa vie. Il va à Paris pour être avec ses amis car il s’ennuie à Château-Thierry. Et quand on a pour amis Racine ou Boileau!... Il y a des gens qui sont plus amis qu’amoureux. La Fontaine fait clairement partie de ceux-là. Il sera d’une grande fidélité avec ses amis les plus proches et aussi avec son patron, Fouquet.

Fouquet, le ministre des finances de Louis XIV, sera son mécène. Quand Fouquet est mis en prison par le roi, La Fontaine a le courage de le soutenir. Une grande amitié, là encore?

Oui Fouquet l’admirait comme il admirait le savoir. Chateaubriand disait que pour Louis XIV, les artistes étaient des ouvriers, pour Fouquet ils étaient des amis. Pour le roi, les artistes étaient au service de sa gloire. Pour Fouquet, ils l’enchantaient.

Les relations de La Fontaine avec le pouvoir vous inspirent des parallèles avec votre propre expérience.

C’est ce qui est amusant!

Le pouvoir entraîne la flatterie dites-vous…

Bien sûr. Toute personne franche sait qu’il ou elle est un flatteur. Tous les lieux humains sont des lieux de pouvoir. A la rédaction du Temps, je suis sûr qu’il y a des flatteurs. La Fontaine met bas les masques. Il est honnête. Il ne prend pas les grands sentiments pour ce que l’on voudrait qu’ils soient. Il voit les êtres humains tels qu’ils sont.

Vous n’hésitez pas à dire que vous étiez le courtisan de François Mitterrand quand vous étiez son conseiller culturel?

Oui, absolument. La meilleure définition des courtisans se trouve dans la fable «Les Obsèques de la lionne». J’ai vu des courtisans partout, du Palais de l’Elysée à n’importe quelle entreprise ou école. On veut plaire à celui ou à celle qui est au-dessus de nous.

Depuis la Suisse, on se dit que vous décrivez là une réalité très française…

C’est sans doute plus une réalité en France qu’ailleurs mais j’imagine qu'en Suisse au sein du gouvernement, on essaie aussi de se faire bien voir tout comme dans les grandes entreprises on fait tout pour faire plaisir au patron.

La Fontaine emploie le minimum de mots pour dire le maximum de choses. Son art réside dans la simplicité

Erik Orsenna

A la cour des présidents français, rien ne change jusqu’à aujourd’hui?

Rien de rien. Pourquoi La Fontaine a-t-il tellement de succès à travers les siècles? Il est allé au cœur de la condition humaine. Il a saisi chez l’humain ce qui passe à travers les époques, c’est-à-dire la cupidité, l’envie, la flatterie. Nous sommes comme cela.

L’intemporalité, c’est le génie de ces fables?

Pas seulement. La Fontaine écrit en acupuncteur. Il n’y a pas de gras. Il pique exactement là où il faut. Il emploie le minimum de mots pour dire le maximum de choses. Son art réside dans la simplicité. Cette simplicité me bouleverse. Quand il parle de la nonne en disant qu’elle était «gentille de corsage»; quand il parle d’un homme vieillissant «tirant sur le grison», c’est magnifique.

Françoise Nyssen, ministre de la Culture, vient de vous nommer ambassadeur de la lecture. Qu’allez vous faire en premier?

Je vais commencer par aller à la rencontre de celles et ceux qui mettent en pratique de bonnes idées dans le domaine de la promotion de la lecture, partout en France. A moi de les lister et de les faire connaître pour qu’elles soient appliquées plus largement. Je vais aussi convaincre de la nécessité d’élargir les horaires des bibliothèques. Beaucoup de bibliothèques ferment à 18h et le week-end. Or quand est-ce que les gens peuvent y aller? Après 18 heures et le week-end.

Vous êtes motivé par cette mission?

Elle me passionne. Il n’y a pas de citoyen, il n’y a pas d’être humain sans lecture. La lecture, c’est le possible. Celui qui lit est un allié du possible.


«La Fontaine, une école buissonnière», Erik Orsenna, Stock, 198 p.

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