Musique

Erik Truffaz, la mine de cuivre

Trois ans après «El Tiempo de la Revolucion», le trompettiste publie un nouvel album en quartet avec la chanteuse malienne Rokia Traoré. Au moment où il s’apprête à recevoir son passeport suisse, il paraît plus nomade que jamais

Pour prendre l’appel, il doit quitter un instant la lecture qu’il prépare. Jacques Weber va débarquer dans quelques instants. Il lira Duras, Molière dans un théâtre parisien, avec la trompette d’Erik Truffaz dans le fond des mots; le spectacle est diffusé en parallèle dans 150 cinémas de France. Ce qui est bien avec Truffaz, c’est qu’il vous annonce à chaque fois qu’une porte s’ouvre. Un matin, il ajuste une création avec le compositeur Pierre Henry, le soir il fomente une rencontre avec le dessinateur Bilal ou avec un orchestre de chambre pour lequel il a écrit. Ce n’est pas, dit-il, qu’il craigne l’ennui mais qu’il doive simplement nourrir sa famille. Truffaz ou l’art consommé de la litote, la plus infime de ses qualités.

Vingt ans qu’il revient toujours à la maison, à son quartet et au bassiste Marcello Giuliani, son double hanté. «J’ai besoin de ce point de référence dans mon parcours. Le groupe me sert à avoir du désir pour la musique.» Les membres ont changé au fil des ans, depuis ses albums «Blue Note The Dawn» ou «Bending New Corners», quand il dévisageait l’histoire du jazz d’un regard pop. Le pianiste Benoît Corboz, le mixeur du Flon, a succédé à Patrick Muller. Le batteur Arthur Hnatek, établi à Genève après des années new-yorkaises et pilier du trio du prodige arménien Tigran Hamasyan, a pris la place de Marc Erbetta. Mais rien n’a bougé au fond. Ni l’ambition, ni l’économie.

Longue improvisation

«Mon quartet, c’est du socialisme véritable. Pas un discours de gauche caviar! On partage tout: les compositions et les cachets. C’est pour cela que ça dure. Si j’avais pensé d’abord à mon intérêt personnel, je n’aurais plus cet outil fabuleux.» Cette fois, ils sont partis loin, à Bruxelles plutôt qu’à Lausanne, pour enregistrer un disque de conquête mais aussi de retour sur soi. «On voulait un lieu plus vaste, une ville où l’on allait dormir le soir, après les sessions, plutôt que de rentrer chez nous.» Cet album respire de sa concentration, de ces instants où, en attendant les invités, les quatre instrumentistes enregistraient une longue improvisation dans laquelle tous les sens semblaient se dérégler.

Ils étaient prêts à recevoir Rokia Traoré. Cette voix étrange, soufflée, qui semble dans la même phrase s’effriter puis porter le groupe entier. Erik Truffaz avait travaillé avec une compagnie de danse sud-africaine; il voulait la couleur du continent sur son disque mais sans jouer la carte du folklore. Rokia Traoré est une Malienne qui a donné sans doute la meilleure version de «The Man I Love» dans ce siècle, qui est capable de collaborer avec le Kronos Quartet puis de revenir à un afrobeat incandescent. «Rokia était parfaite, tout s’est réalisé en une seule prise. Elle venait d’avoir un enfant trois semaines auparavant. Elle était d’un calme sidérant.» Elle donne le ton et son nom au disque, «Doni Doni», petit à petit en langue bamanan.

Humilité et écoute

C’est un hasard mais le quartet accueille un autre Malien, le poète Oxmo Puccino, dont le texte «Le complément du verbe» est une leçon de choses mélomanes. «On s’était rencontré pour des lectures. Il ne fait pas son fond de commerce de la haine. Il explore un pan positif de l’humanité. C’est d’autant plus précieux quand chacun semble se braquer.» Même s’il fait la plupart du temps la moue, qu’il fuit les foules et se ballade seul dès qu’il le peut dans les villes, Truffaz est un humaniste. Il est très vite épuisé quand il s’agit de parler de lui et préfère vous demander ce que vous venez de lire, partager sur Dostoïevski de Proust. Malgré les cinq cents mille albums qu’il a vendus, malgré les 150 concerts qui s’annoncent pour cette tournée, il pense toujours que vous pouvez lui en apporter beaucoup plus qu’il peut vous en donner.

D’où cette frénésie de rencontres, cet appétit pour l’ailleurs: sa trompette n’est pour lui qu’un trait tendu vers l’autre. On se souvient d’une scène, lors de la première Montreux Jazz Academy, quand il était mentor de jeunes musiciens qui ne demandaient qu’à tirer le maximum de l’un des improvisateurs les plus sollicités de son époque. Face à un pianiste, il évoquait plutôt son propre manque de moyens techniques, l’étroitesse de son territoire, il était d’une humilité et d’une écoute non feintes.

Identité partagée

Dès la comptine qui ouvre l’album, son style s’impose pourtant. Un cuivre murmuré, en apesanteur, comme au service du décor plutôt qu’à l’avant-scène. La première image qu’on se fait de lui, c’est d’ailleurs cette silhouette voûtée, chapeautée, sur un pavillon qui regarde le sol. Presque jamais la trompette d’Erik Truffaz ne regarde le ciel. Elle est secrète, elle croit autant dans ses silences que dans ses interventions. Sans le savoir, il a pavé la voie au triomphe d’Ibrahim Maalouf qui remplit aujourd’hui des Zéniths avec une musique où le cuivre n’est qu’une touche parmi d’autres, où ce qui compte, c’est le collectif. Il est, lui aussi, un trompettiste-chanteur pour lequel rien ne vaut que cet instant chaviré où ce qui est dit se confond avec ce qui est entendu.

On n’a jamais trop bien su si Truffaz était suisse ou français. Naissance genevoise, racines musicales qui reviennent toujours à Lausanne, papiers sans croix blanche: «Je vais enfin avoir mon passeport suisse, j’ai toujours ressenti que mon identité était partagée. Quand je joue à Johannesburg ou en Indonésie, les consuls suisses viennent me voir en pensant que je suis l’un des leurs! C’en était presque gênant.» Petit à petit, Erik Truffaz devient lui-même. «Doni Doni» est son album le plus apaisé, le plus lumineux; il ne cherche rien à justifier, ni sa modernité ni ses virages à sec. Il parle la langue des carrefours, la langue des nomades.

Erik Truffaz Quartet, «Doni Doni» (Parlophone).

«Taksim», création avec deux pianistes turques et les sœurs Ufuk et Bahar Dördüncü. Ma 19 janvier, 20h30, au Théâtre Forum Meyrin. www.forum-meyrin.ch

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