Culture

Erika Stucky, black edelweiss

Chanteuse du Haut-Valais, née d'une famille de hippies à San Francisco, elle convoque stars et princesses ce vendredi au Cully Jazz Festival. Portrait d'une anti-Heidi fascinante, qui pétrit la culture folklorique suisse à la manière d'une langue vivante et subversive

Elle conte fleurette. Lorsque Erika Stucky voit le jour, à San Francisco au début des sixties, dansent autour d'elle des gens tout nus qui masquent leurs inhibitions derrière des bouquets garnis. Du pouvoir des fleurs, elle a gardé la conviction d'une révolution douce, rose sucré, mais grevée de piquants. Anti-Heidi du yodle reformulé, diva haut-valaisanne à l'esthétique sorcière, Stucky participe à sa manière punk d'une renaissance des traditions suisses. Comme Laurence Revey ou Stimmhorn, elle parvient à résoudre ce paradoxe. Aimer le cor des Alpes sans voter UDC. Portrait, avant son récital à Cully.

A 10 ans, fille de hippies en exil, elle se laisse rapatrier à Oberwallis. On imagine le choc. Exclue la possibilité de croiser Grateful Dead ou Allen Ginsberg sur le chemin de l'épicerie. Ses interlocuteurs, désormais, sont des montagnes qui parlent dans une langue crissée, des catholiques vieillissants et des abricotiers en pagaille. Oui, elle aime le Valais, malgré tout. Elle s'y fait vite, en tout cas. Née dans un sanctuaire de l'underground, Erika Stucky étudie des types qui agitent des pièces de monnaie dans des cuvettes métalliques, qui organisent des combats de vaches et qui s'habillent en noir. «Très new wave», pense-t-elle.

Dans les années 80, elle s'enfuit tout de même. Paris, chant jazz. San Francisco, école d'acteur. Elle crée un ensemble qui comprend quatre voix et une basse, The Sophisticrats. Puis, elle décide de partir définitivement en quête de patrimoine. Il faut s'entendre sur le terme. Erika Stucky ne fréquentera jamais les grand-messes du chant populaire, elle ne mange pas de saucisse, ne fait pas le bonheur des samedis soir sur la DRS. D'ailleurs, elle s'installe à Brooklyn vers 1988, où elle convoque souvent le tromboniste joliment taré Ray Anderson. Erika cherche dans le yodle, dans le cor, dans les robes à fleurs brodées, une forme contemporaine à son insaisissable identité.

Erika Stucky, belle anarchiste studieuse, chante avec George Gruntz, avec la star alémanique Sina, avec des Américains. On compare son timbre nu à celui de Sheila Jordan. On ne la range plus dans les petites cases que l'attendu, jamais venu, renouveau du foklore helvète a cadrées pour elle. Dans son dernier disque, elle convie les grands de ce monde. Princess, sous-titré «Star, Diva, Mère», multiplie les pistes sémantiques. Hommage au Prince de Minneapolis, au King of Pop (magnifique version de «Bad» de Michael Jackson), au King tout court (un «Jailhouse Rock» qu'Elvis n'aurait pas méprisé) et à Freddie Mercury, Queen à lui tout seul. Erika aime ce qui brille. Pour couronner le tout, donc, elle convoque un chapelet de cuivres qui tapisse sa voix.

Ce n'est plus drôle. Il y a trop eu, avec l'usage généralisé du patois, la réhabilitation des instruments alpestres et l'épidémie de yodle sur les scènes branchées, une approche ironique de la culture suisse. S'il faut s'en servir, autant le faire avec intelligence plutôt que cynisme, se dit Erika. Alors, dans la moindre de ses interventions sophistiquées, la vocaliste suggère des enracinements terroristes, des terroirs critiques. Elle travaille sur le swing, le rock, la volksmusik avec des préoccupations d'esthète. Il y a fort à parier que, dans ce monde boulonné par les malentendus culturels, si Erika Stucky avait été africaine et qu'elle avait accompli le même travail sur la musique africaine, elle serait une superstar.

Mais l'aversion masochiste de l'Europe occidentale, en particulier de notre pays, pour ses propres traditions, relègue dans un anonymat relatif des démarches aussi prégnantes. Erika Stucky n'en a que faire. Elle travaille avec Franz Treichler des Young Gods, elle tourne bon an mal an sa camelote précieuse. Peu à peu, elle finit par élargir son public. Il suffirait pourtant de l'entendre une fois entonner du Kurt Cobain pour capter, une fois pour toutes, que cette femme à l'indépendance charmeuse est une fierté nationale.

Erika Stucky en concert. Et aussi The Bad Plus et Jason Moran.

Ve 8 avril, 20h30. Cully Jazz Festival. Tél. 021/799 40 40. http://www.cullyjazz.ch

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