Musique

Erika Stucky joue les veuves ensorcelantes

La chanteuse mélange les genres dans «Black Widow», album où remontent son enfance fleurie et hippie, ses virées punks et son amour de Tom Waits. Après une brasse matinale, elle dit comment la vie devient musique

Thalwil, chez Erika. Ce n’est pas la Côte dorée du lac de Zurich, mais juste en face, la «Côte enrhumée»; on s’y baigne à l’ombre. Stucky revient juste de sa brasse matinale. La nuit dernière, elle s’est glissée dans l’eau vers minuit, avec sa fille, 19 ans, qui ­apprend le coréen dans une université de San Francisco. L’appartement n’est pas grand. Il y a une machine à cappuccino, un vélo d’appartement, la reproduction d’un tableau d’Edward Hopper, les mille colifichets d’une cabarettiste contrariée, froufrous, paillettes, voiles sombres, tissus qu’elle empile, sous ses cheveux d’un noir abyssal. Erika Stucky, sur la pochette de son nouvel album, pose avec des ongles démesurés, du pourpre à lèvres. Elle est la black widow, la veuve noire, diva qui se repaît de l’appétit des autres.

Il y a deux ans, un peu plus peut-être, David Coulter l’appelle. Il lui demande de participer à un spectacle de reprises de Tom Waits, Rain Dogs. Au Montreux Jazz, avant Arthur H, elle gravit la scène dans un manteau de fourrure synthétique blanche, une pelle à neige qu’elle claque sur le sol de béton. Elle s’invite dans le répertoire de Waits, comme s’il avait seulement ouvert pour elle une vieille cabane pleine de radiateurs, dans la Californie du Sud. Après la tournée, elle imagine un disque avec Coulter, le directeur artistique qui a œuvré pour The Pogues et Marianne Faithfull, entre mille autres délicatesses insulaires. «On s’est entendu immédiatement.»

Coulter lui donne le contact du batteur Michael Blair, qui a défini le rythme sur les albums de Tom Waits. «Il vit à Stockholm, nous avons skypé pendant deux heures. J’avais préparé mes chiffres, pour l’avertir qu’il ne serait pas payé comme pour un album de Lou Reed. Finalement, on a discuté de motos, d’harmonium, de tout sauf d’argent. A la fin de la conversation, je lui ai demandé si l’on ne devrait pas parler un peu affaires. Il m’a dit qu’on avait assez parlé et qu’il ferait le disque et la tournée avec moi.» En studio, Blair a sorti son sac, un baluchon de Père Noël, rempli de pièces de voitures, de vis à ressort, de ce qui bruite lorsqu’on le frappe. «Il m’a demandé s’il y avait quelque chose que j’aimais dans son attirail. Et on a commencé.»

Tous les matins, comme une prière aux yeux rougis, ils chantaient trois fois «Black Betty». Un très vieux morceau, installé par le chanteur-forçat Leadbelly il y a plus de 70 ans. «C’était notre hygiène, notre rituel, la reprise ouvre finalement le disque.» Ils se sont placés sous des auspices favorables, pleins de fissures et de poussière. Ils ont invité un autre carnassier, Terry Edwards, qui a mis ses pattes chez PJ Harvey, un type capable de sidérer un bugle, un saxophone, un piano, une guitare. «Je me souviens d’une phrase de Bernstein concernant Wagner, il disait qu’il le détestait à genoux. J’éprouve la même chose face à Terry. Ce musicien peut tout. Sans aucune vanité. L’enregistrement s’est passé dans une tranquillité productive. Je me suis sentie en confiance.»

Même si ses trois compères ont tous l’habitude des contextes dispendieux, Stucky n’a pas souhaité donner à son Black Widow l’odeur des bonbonnières surfaites. Il a été enregistré dans des placards, dans son appartement, comme le violoncelle de «Knees», complainte de Broadway à roulettes. Un disque de transport, d’allées et venues, fait entre Londres, ­Stockholm et le clapotis dangereux du Zurisee. Stucky a produit l’affaire avec ses propres deniers, histoire de n’avoir rien à demander à personne et qu’on ne la fasse pas yodler pour qu’on la reconnaisse. Il faut le dire aux nostalgiques: le yodel est absent de ce disque, tissé d’américanité acide, l’autre racine d’Erika Stucky en dehors du Haut-Valais.

A chaque fois qu’ils se trouvaient face à un nœud, ils se demandaient ce que Neil Young aurait fait en telle occasion. Un peu pour rire, un peu avec sérieux. «Je ne sais pas pourquoi mais Neil Young est pour nous comme un oncle qui suit son propre truc, qui ne regarde ni à gauche ni à droite. Il a l’âge, les cheveux, il a un peu grossi.» Ne rien faire qui puisse répondre aux attentes des autres. «Si on fait ce métier, il faut être prête à montrer son nez tordu plutôt que de rendre visite au chirurgien esthétique. Je me suis habituée à mes propres disgrâces. Ma musique n’est pas jolie. Je veux que ça pue. Je veux que ça sue.»

Quand elle vivait à San Francisco, enfant, avec son père traiteur en boucherie, elle aimait déjà davantage Janis Joplin que Doris Day. «J’ai repris Britney Spears. Je crois que, à 7 ans, on veut toutes être blondes. Et puis, à 13, c’était déjà fini. Je ne m’enlaidis pas. Je cherche une autre beauté.» Elle se souvient quand elle a emménagé dans les hauteurs suisses, parmi les raccards et les bistrotiers taiseux. «En Valais, les veuves sont noires. Il y avait 700 personnes dans notre pueblo, notre village. Et la moitié des femmes étaient veuves. J’aurais eu envie de les voir en blanc, comme au Brésil.» La pochette de Black Widow l’affiche en noir d’un côté, en négatif de l’autre. Les deux versants, pas moins menaçants, d’une sorcellerie burlesque.

Erika Stucky évoque sans en avoir l’air des chapitres de sa vie, dans cet album qui est sans doute le plus beau et le plus exigeant de toute sa discographie. Comme dans «Shanghaied», un mot anglais qui rappelle ces rapts chinois où des hommes étaient pris dans la ville pour servir d’esclaves. Il y a quelques années, lors de l’Exposition universelle de Shanghai, Stucky a été «shanghaied». Elle avait été invitée par la Confédération pour servir d’alibi yodleur pour un pays qui se perçoit comme plus progressiste qu’il ne l’est en réalité. Des politiciens de la droite dure se sont plaints de sa performance, de sa youtze non conforme. Petit scandale qui sentait le renfermé, sur la terre chocolatière.

«Franchement, j’ai fait ce morceau par désir musical. Je n’ai pas vraiment pensé au pied de nez adressé à l’UDC, ni au fait que notre patrimoine est annexé par certains partis. Je chante et je réalise dix minutes après avoir chanté ce que j’ai voulu dire. Dès que je pense, je ne danse plus.» Et elle danse beaucoup. Ce disque passe par tous les états du son, les ballades irlandaises, le punk forain de Coney Island, la voix se déchire, sursaute, se prend les pieds dans le refrain, il y a Tom Waits dans son imaginaire rugueux, ses cris qui s’épuisent en incantation, la fièvre du delta du Rhône et ses mémoires d’Américaine montagnarde. Elle reprend aussi un morceau qui la hante depuis son berceau californien.

«Je me souviens avoir vu ces mots en lettres de sang, tirés d’une chanson des Beatles, «Helter Skelter», après le massacre de Charles Manson. Je porte cela comme une maladie, depuis que j’ai 7 ans. Le rire sardonique de cette secte en blanc, après avoir découpé des corps au couteau. L’acide. La haine. Manson m’a tellement fait peur.» Elle parle souvent de son enfance à San Francisco, en plein flower power, les hippies qui lui servaient de nounous. On s’était fait à l’idée que son enfance fleurie l’avait préparée aux géraniums valaisans.

Et puis non. Elle a vécu la fin précise de l’utopie, l’angoisse du spirituel qui déborde dans la folie. Un gourou psychotique qui utilise les oripeaux de la jeunesse chevelue pour se livrer à une tuerie. «Quand on est gamine, on est un œuf qui se craquelle si facilement.» On croyait qu’Erika Stucky travaillait sur le théâtre en musique parce qu’elle aimait les vieilles fripes, les plumes, les trompettes et le tintamarre. Depuis le début, elle travaille en réalité sur ses peurs transfigurées. Black Widow est un album majeur parce qu’il ne nie pas cette évidence. Stucky joue à la veuve noire, elle joue à la sorcière. Face aux épouvantails qui la terrorisent, elle a trouvé la parade ultime. En devenir un.

Erika Stucky, «Black Widow» (Traumton Records)

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Erika Stucky

«Si on fait ce métier, il faut être prête à montrer son nez tordu plutôt que de rendre visite au chirurgien esthétique. Je me suis habituée à mes propres disgrâces»
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