L'exposition Biéler du Musée cantonal des beaux-arts, à la Riponne à Lausanne, est conçue autour d'une dualité du peintre de la célèbre Eau mystérieuse, conservée parmi les collections du musée lausannois. Les années traitées, de 1880 à 1920 (l'artiste né en 1863 vécut jusqu'en 1948), voient le Vaudois Ernest Biéler fasciné par Paris comme par le hameau valaisan de Savièse, double fascination qui recouvre une tendance naturaliste à la Courbet d'une part, un intérêt marqué pour le symbolisme et l'Art nouveau d'autre part. Cette dualité inscrite dans l'ensemble de l'œuvre, qui comprend aussi bien d'élégantes compositions décadentes que de multiples portraits de paysans saviésans, on la décèle aussi à l'intérieur des peintures prises isolément.

Telle L'Eau mystérieuse, composition d'une horizontalité toute hodlérienne que les Vaudois connaissent bien. Reprenant le mythe de Narcisse, elle thématise la confrontation entre le réel et son image, la vie et son au-delà. Treize jeunes femmes se penchent au-dessus d'une fontaine d'abord calquée sur celles des jardins de Versailles, ensuite, dans la version finale, modelée selon la forme polygonale des fontaines de Suisse romande. Notons que Versailles était à la mode, comme l'écrivait un chroniqueur de la Gazette de Lausanne: «Rien ne vaut un beau jardin où la main de l'homme est partout visible…» Les silhouettes botticeliennes occupées au «culte du moi» redécouvert en ce tournant de siècle (le tableau date de 1911) représentent l'éternel féminin façon Art nouveau, mélancolique et limité. Leur habillement truffé de références, aussi bien médiévales que folkloriques, leurs bijoux qu'elles laissent négligemment reposer sur la margelle, le livre dont l'une d'elles se détourne, tout cet appareil scénique ne les aide en rien à trouver – dans l'insondable eau noire – la réponse à leur questionnement existentiel.

La relative préciosité de Biéler, qui fait écho à celle d'un Eugène Grasset, dans le même registre symboliste, lui a valu par la suite un certain dédain de la part de la critique. C'est oublier son attention quasi ethnologique aux travaux et aux jours des paysans montagnards (encore qu'il ne présente jamais ces travaux comme épuisants ou même fatigants: qu'ils ont l'air calmes, voire heureux, ces hommes, ces femmes et ces enfants, dont il a dressé une véritable typologie!); la «ligne claire» propre à son style; le chromatisme heureux de sa palette, néo-impressionniste lorsqu'on s'y attend le moins: particularités qui renvoient aux courants modernistes de l'époque et à leurs représentants, Cuno Amiet ou Giovanni Giacometti pour la Suisse, Manet, les nabis ou les préraphaélites au-delà de nos frontières.

En visitant l'exposition, on ne peut que se laisser charmer par ces visions d'agneaux sur fond décoratif de feuilles mortes et de pives, par les visages dont les accidents, ciselés dans une matière délicate, reflètent moins une psychologie que les aléas d'un mode de vie. Sur les cent cinquante pièces montrées, une trentaine proviennent du musée lausannois, et beaucoup d'autres de collections privées. Les larges cadres de bois, dessinés par l'artiste, dotent d'un contrepoint architectonique la finesse des contours peints, le plus souvent à la tempera, technique empruntée aux primitifs italiens et flamands. De rares paysages traités pour eux-mêmes (dont ces Brumes des années 20) apportent une touche «sublime», et c'est ici vers Turner que nous devrions nous tourner, à cette semi-idéalisation du quotidien. L'album officiel de la Fête des Vignerons de 1905, composé de gravures assez vigoureuses, ainsi que des esquisses pour les costumes et décors de celle de 1927, font le pont avec l'actualité folklorique et artistique de cet été: chantre d'une certaine Suisse alors qu'il se voulait Parisien ou mieux cosmopolite, Biéler a su restituer la signification réelle, vécue, des rites locaux.

Ernest Biéler, Musée cantonal des beaux-arts (place de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021/ 316 34 46). Ma-me 11-18 h, je 11-20 h, ve-di 11-17 h.

Jusqu'au 10 octobre.