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Sans titre, Ernst Kolb, entre 1969 et 1993 stylo-bille, 29,7 x 21 cm.
© Claudine Garcia, (AN) Collection de l’Art Brut, Lausanne

Exposition

Ernst Kolb, fantaisies au stylo-bille

On le surnommait «l’homme aux sacs plastique». Il récoltait constamment des petits papiers de type flyers, sur lesquels il dessinait. La Collection de l’Art brut, à Lausanne, organise la première exposition dans une institution de l’œuvre de l’artiste allemand qui ne cesse de gagner en notoriété depuis sa découverte dans les années 1980

Dans le domaine de l’Art brut, la question de la découverte des artistes est toujours problématique: comment une œuvre qui s’est constituée souvent dans le plus grand secret parvient-elle à devenir publique? Dans le cas d’Ernst Kolb (1927-1993), qui fut une figure populaire à Mannheim (il faisait des apparitions régulières et remarquées dans les événements culturels de la ville), c’est à deux personnes que l’on doit cette découverte, explique Anic Zanzi, commissaire de l’exposition.

Le sculpteur et peintre Uli Lamp d’abord, qui accueille Kolb dans son atelier, lui fournit un temps du matériel de travail et organise sa première exposition, en 1985. L’écrivain Rolf Bergmann, ensuite, qui devient l’ami de Kolb, écrit deux ouvrages sur lui – dont une biographie –, collectionne son travail et œuvre à sa reconnaissance artistique.

Si l’on trouvait encore il y a quelque temps des dessins de Kolb à bas prix sur eBay, ce n’est désormais plus le cas: Kolb est entré dans le panthéon des artistes bruts du XXe siècle. La Collection de l’Art brut a d’ailleurs acquis en 2012, via Bergmann, une soixantaine de ses dessins.

Stylo-bille et feuille A4

A l’entrée de l’exposition, une grande photographie de Kolb, réalisée par un professionnel, permet de découvrir la silhouette imposante de l’artiste vêtu de sa tenue habituelle, une chemise à carreaux, une veste et des sacs. On découvre ensuite une centaine de dessins, ainsi que des carnets et un ensemble de photographies documentaires.

Les dessins de Kolb, qui représentent des figures humaines et animales d’une grande variété, se caractérisent par la simplicité des matériaux: il utilise le plus souvent le stylo-bille sur des feuilles A4, même si quelques dessins présentés ont été réalisés au crayon ou au feutre. Kolb avait pour habitude de dessiner au verso de flyers, blancs ou colorés, ramassés au cours de ses pérégrinations.

S’il n’y a, comme l’explique la commissaire, aucun rapport thématique entre les dessins et leurs supports, il n’en reste pas moins que l’exposition déconstruit le mythe de l’artiste brut coupé de l’actualité des arts. Comme l’explique son biographe, non seulement Kolb fréquentait activement la scène culturelle de Mannheim, mais il voyageait beaucoup en Europe, notamment entre 1952 et 1969.

Pendant cette période, il visite de nombreuses expositions, si l’on en croit ses carnets et collages qui mentionnent Robert Rauschenberg, Max Ernst ou encore l’Exposition universelle de Bruxelles (1958) et l’Exposition nationale suisse de Lausanne (1964). De ce point de vue, la présence des carnets de l’artiste dans l’exposition est particulièrement précieuse, donnant à voir, en même temps que son étrange écriture fondée sur une ancienne graphie allemande, l’étendue de son univers culturel.

Caricature

Pour autant, le style de Kolb est singulier, et semble ne rien devoir à ces grandes figures de la modernité. Ce qui le caractérise d’abord, c’est un sens remarquable de la composition. Les postures des figures qu’il dessine sont la plupart du temps gouvernées par le cadre, flottant au centre des pages ou, au contraire, se contorsionnant aux limites du papier lorsque le stylo arrive au coin des pages. Il utilise également toutes les ressources décoratives du stylo, remplissant certaines portions des feuilles d’arabesques, ou de motifs abstraits. Les collages, qui associent dessins en plusieurs couleurs et imprimés, sont également remarquables de précision et de virtuosité.

Certains dessins sont marqués par une forme de gravité, comme ceux qu’il consacre au nazisme, à un célèbre couple de tueurs en série, Raymond Fernandez et sa compagne Martha Beck, ou encore à sa maladie (il souffre de diabète, ce qui l’oblige à quitter son emploi de boulanger en 1977). Mais ils se caractérisent pour la plus grande partie par une légèreté dansante et joyeuse.

Chez Kolb, l’humour puise dans le genre de la caricature, au point que Peter Bolliger, collectionneur d’art brut, a rapproché dans un article récent les «figures dansantes» de Kolb du comique de Buster Keaton. Une série de portraits illustrent ainsi avec fantaisie certaines fonctions sociales on ne peut plus sérieuses comme celles du shérif, du footballeur, du peintre ou du prêtre. On trouvera en revanche peu de figures féminines dans cet ensemble: Kolb n’a connu qu’une histoire d’amour malheureuse dans sa jeunesse. Cette femme, Christa, lui inspira d’ailleurs des poèmes dont on trouve des exemples dans les carnets exposés.

Les dessins ne sont ni datés ni signés et ils ne comportent aucun titre. Seul le recto permet de déterminer la date à partir de laquelle ils ont pu être composés. Le premier dessin qui ouvre l’exposition fait néanmoins figurer dans sa composition le nom de «Kolb».

Cet autoportrait présente l’artiste entouré de ses attributs, un stylo et une pile de dessins. Il est daté «vers 1990», soit cinq années au moins après sa première exposition. Et l’on ne peut que se réjouir de savoir que «L’homme aux sacs plastique», comme on l’appelait à Mannheim, a su de son vivant que son travail d’artiste était apprécié. Ce n’est malheureusement pas si fréquent dans l’histoire de l’art brut.


Ernst Kolb, Collection de l’art brut (Lausanne), jusqu’au 17 juin. www.artbrut.ch

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