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Littérature

Eros d’Arabie

Malek Chebel rassemble les grands textes de l’érotisme arabe. Une collection de poèmes, de récits, de traités, qui vont de l’amour courtois le plus pur aux acrobaties d’alcôve les plus osées. L’anthropologue sera au Salon du livre

Eros d’Arabie

Malek Chebel rassemble les grands textes de l’érotisme arabe. Une collection de poèmes, de récits, de traités, qui vont de l’amour courtois le plus pur aux acrobaties d’alcôve les plus osées. Regard humaniste sur une tradition foisonnante qui prend racine dans le désert

L’anthropologue et philosophe Malek Chebel est le créateur et l’ardent propagateur de la formule «islam des Lumières», dont il a tiré un livre (Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette, 2004). Depuis des années, il travaille à éclairer une religion, une civilisation, des traditions qui sont celles de tout un monde et qui pâtissent de l’ombre portée des fondamentalismes. Noor (lumière), la revue qu’il a fondée il y a un an, en témoigne.

Le sexe et l’amour en terre d’islam ne sont pas, pour Malek Chebel, un domaine neuf. Il a déjà publié plusieurs ouvrages sur ce sujet, dont certains alimentent cette anthologie qu’est L’Erotisme arabe (Robert Laffont). On y retrouve des textes – tous anciens! – connus, comme des extraits du Jardin parfumé ou Ephèbes et courtisanes d’Al-Jahiz, mais aussi de nouvelles traductions et des introductions originales de l’auteur. L’ensemble dessine un paysage à la fois raffiné et scabreux; délicat parfois, très cru aussi, mais toujours foisonnant et le plus souvent jubilatoire.

Le Temps: Peut-on lire les textes que vous présentez ici dans le monde arabe d’aujourd’hui?

Malek Chebel: On trouve assez facilement Le Jardin parfumé de Nafzawi. Une bonne part de la jeunesse arabe, des années 1950 aux années 1980, a fait son éducation sexuelle avec ce livre; surtout les femmes qui le lisaient ensemble en y prenant beaucoup de plaisir. Comme nous sommes dans des sociétés encore un peu traditionnelles, où les hommes et les femmes ne se rencontrent pas jusqu’au mariage – du moins en théorie, puisque aujourd’hui la pratique est tout autre –, ils font souvent leur éducation avec ce livre, Le Jardin parfumé.

Le texte de Al-Jahiz, Ephèbes et courtisanes, est déjà d’un niveau plus élevé. Il est réservé à une élite. Il parle d’ailleurs de l’homosexualité sans la condamner, vous l’avez sans doute remarqué.

Quand à Ibn Fûlayta, son traité que j’appelle Instruction de l’amant… est traduit pour la première fois dans une autre langue que l’arabe. On n’en connaît que quatre manuscrits dans le monde.

– Vous répertoriez aussi des chansons algériennes, qui parlent d’amour et sont encore très populaires…

– La chanson algérienne, la chanson maghrébine au sens large, la chanson arabo-andalouse, toute cette musique-là est d’abord fondée sur l’amour et le sexe, sur le désir de la femme, son absence, son corps, ses yeux. C’est un hommage permanent à tout ce qui relève du féminin. Or, tout le monde écoute ces chansons. Elles passent à longueur de journée à la télévision, dans les festivals; on les entend dans les maisons grâce aux CD, aux DVD. Les gens ne savent pas que c’est sexuel, même s’ils le subodorent. Ces textes sont souvent des hommages incandescents à l’acte amoureux. Ils sont toujours à double sens: lorsqu’on parle de la beauté, on ne précise pas qu’il s’agit de la beauté de la femme. Mais, pour les experts, pour les musiciens eux-mêmes, c’est un langage amoureux codé, permanent.

– Bonheur de l’ambiguïté?

– Oui. Elle fonctionne pour elle-même et elle impose sa loi.

– Le corps n’est pas impur pour la tradition religieuse musulmane?

– Il n’y a pas de pudibonderie dans le domaine religieux, pas de pudeur mal placée. Tout ce qui relève du corps, de l’exaltation du corps, de l’excitation du corps est un don de la nature, de Dieu, et, en cela, est béni par l’islam. Encore faut-il, évidemment, le pratiquer d’une manière ordonnée, non pas anarchique, spectaculaire ou ostentatoire. Il y a un cadre. Mais personne ne vous dit, par exemple, que chaque acte doit être un acte fécond. Le plaisir est inclus dans le cadre légitime. Vous pouvez faire ce que vous voulez avec votre partenaire, personne ne viendra vous dire que vous avez dilapidé la semence, que vous n’avez cherché que votre plaisir… Ça n’existe pas.

– Le religieux ne s’invite donc pas dans l’intimité comme il a tendance à le faire en Occident…

– Il n’y a pas d’opposition entre le Coran et l’espace non coranique… Encore que, depuis un siècle ou deux, depuis que les chrétiens et les musulmans se frottent les uns aux autres, les musulmans commencent à intégrer un peu la culpabilité que les chrétiens cultivent depuis longtemps. L’ouverture de l’islam au reste du monde fait qu’il capte de bonnes choses mais aussi de mauvaises. De plus, la petite minorité de fondamentalistes religieux a freiné l’ardeur de tous ceux qui, comme moi, plaident pour la liberté et les Lumières. Leur objectif est de tenir leurs ouailles. Or une sexualité épanouie est un facteur de libération parmi les plus puissants. Il est plus difficile de faire avaler des sornettes à un homme ou à une femme épanouis sexuellement. En jouant sur la frustration, en réprimant, en réfrénant, en voilant, les fondamentalistes ont bien vu qu’ils maîtrisaient mieux leurs ouailles.

– Le Coran est loin de faire l’apologie de la sexualité, notez-vous, mais il y a une exception, l’histoire de Joseph et de Zulaykha…

– Depuis quelques années je me fais un plaisir de mettre en valeur tout ce qui relève de l’érotique dans le domaine strictement musulman et coranique, ou dans la vie du Prophète. La Sourate de Joseph – Youssef dans le Coran – peut être lue comme une épopée. La tension sexuelle, la force du désir féminin qu’elle dépeint peuvent vous échapper. Mais si vous la lisez comme je la lis – par le biais de la psychanalyse, de l’histoire des idées, de la sexologie –, vous ne pouvez pas passer à côté de la charge sexuelle qu’elle contient. Quand un homme désire une femme c’est presque banal et ordinaire, ça se voit. Mais quand une femme désire un homme – comme Zulaykha, Youssef – c’est beaucoup plus troublant: rien en elle ne montre qu’elle le désire et malgré cela, elle exprime son désir avec force. C’est émouvant pour les hommes. C’est émouvant pour tout le monde. Par définition chez la femme le désir est caché. Qu’il s’exprime fortement, comme dans cette sourate, est déroutant.

– L’expression du désir féminin est très présente dans tous ces textes…

Les Mille et Une Nuits sont tenues par le désir féminin du début à la fin. C’est le désir féminin et toutes ses variantes qui font avancer le récit. Or, Les Mille et Une Nuits ont fonctionné comme un prototype. A partir de là, tous les autres textes se sont sentis autorisés à parler de désir. L’entourage du Prophète aussi donne ce modèle. Les femmes du Prophète étaient très libres en matière de sexualité. Elles exprimaient leur désir comme une revendication, comme un droit par rapport à un homme.

– Le sexe est beaucoup exalté dans ces textes, mais on y lit aussi des récits d’amour et en particulier d’amour courtois. On découvre des Roméo et Juliette arabes…

– Il semble, selon Denis de Rougemont et bien d’autres qui ont travaillé sur les troubadours, que l’amour courtois est né dans ces pays semi-désertiques dans le cadre de tribus arabes qu’on n’hésite pas parfois à qualifier de primitives. Pourtant, elles ont cultivé la plus précieuse et la plus raffinée des fleurs, le sentiment amoureux. Chez les Arabes des VIe et VIIe siècles, c’était un art à part entière, des artistes, des artisans lui ont consacré toute leur vie.

– Vous n’hésitez pas à transcrire des textes extrêmement crus, vous n’édulcorez rien…

– La vérité mérite d’être défendue. Si vous commencez à négocier votre liberté pour parler d’amour et de sexe, il vaut mieux ne pas le faire. Je n’édulcore rien. Jamais, dans le travail que j’ai fait, je ne me suis dit que j’allais me limiter ou me contraindre, au nom de la morale collective. Ma morale est de servir mon prochain et de le nourrir par le beau et par le vrai.

La modernité de l’islam. Retrouvez Malek Chebel au Salon du livre et de la presse de Genève, dans le cadre du Pavillon des cultures arabes. Jeudi 1er mai à 11h30.

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