Dévoilé à la Mostra de Venise 2004, rencontrant plus de perplexité que d'enthousiasme, Eros est fatalement un film bancal. A l'origine du projet se trouve un moyen métrage de Michelangelo Antonioni, inspiré d'une nouvelle de son recueil Quel bowling sul Tevere et tourné en 2001 à l'âge de 89 ans. L'idée de ses producteurs français était de trouver ensuite deux auteurs intéressés à offrir leur propre contribution sur le thème de l'érotisme, pour permettre sa diffusion et ainsi rendre hommage au maître. Il aura fallu du temps. Pressenti, Pedro Almodovar a finalement laissé sa place au fan des sixties Steven Soderbergh, tandis que Wong Kar-wai, en panne sur le tournage-fleuve de 2046, en imaginait vite une variation plus modeste. Pas étonnant que le résultat ressemble à une résurgence tardive du film à sketches d'auteurs façon L'amour à 20 ansou Boccace 70!

Le film arrive chez nous en fin de carrière. On pourra le découvrir au CAC-Voltaire de Genève, et ailleurs si son distributeur n'a pas trop perdu la foi. La rumeur ne l'aura pas aidé. Elle se résume à trois mots: gâteux (Antonioni), anecdotique (Soderbergh) et sublime (Wong). Quant à l'érotisme, il serait à peu près absent...

Bonne nouvelle: ce n'est pas le film que nous avons vu. Un film plus cérébral que sensuel, sur la nature du désir, et qui laisse une grande part à l'imagination - à l'inverse de la pornographie. Et dans cet ordre d'idée, il est parfaitement possible d'y préférer la contribution d'Antonioni, étonnant condensé métaphorique d'Identification d'une femme.

On le savait depuis ses courts métrages sur les volcans italiens et l'inégal Par-delà les nuages (1995), seules la nature et la forme féminine inspirent encore Antonioni (encore que son ultime film, Lo sguardo di Michelangelo, scrute le Moïse par Michel-Ange). Toutes deux sont à l'honneur dans Le Périlleux enchaînement des choses(Il filo pericoloso delle cose), qui voit un homme (Christopher Buchholz) tiraillé entre deux femmes sur fond de lagune vénitienne. Avec son épouse (Regina Nemni), le temps du désamour a sonné. Arrive une belle amazone (Luisa Ranieri), qui habite la tour jumelle de la leur. Et l'homme, irrésistiblement attiré, de se demander: «Pourquoi donc ce satané idéal de pureté, si l'on finit toujours les pieds dans la merde?» Il croira un instant combler ce corps magnifique avant de disparaître, laissant les deux femmes face à face sur une plage, après une danse en tenue d'Eve.

Ridicule? Pas tant que ceux qui croient pouvoir se gausser de ce géant du 7e art sous prétexte qu'on le sait âgé et physiquement diminué. Non, Antonioni a bien toute sa lucidité. S'il filme de riches oisifs en Maserati ou de belles actrices plus ou moins dénudées, c'est pour libérer le désir des contraintes matérielles et mieux suggérer la différence entre sa version masculine (liée au regard et à la possession) et féminine (plus tactile et spirituelle). Ajoutez à cela un paysage transformé en territoire mental, une certaine manière de sculpter chaque plan, une respiration unique du montage, et vous tenez un film énigmatique qui ne saurait venir que du père de l'incommunicabilité.

Après ça, Equilibre (Equilibrium) de Steven Soderbergh paraîtra bien léger - que cela soit ressenti positivement ou négativement. Comédie bavarde qui met en scène un psy au comportement bizarre (Alan Arkin) et son patient surmené (Robert Downey Jr.), son sketch rétro en noir et blanc (sauf une séquence de rêve érotique) illustre bien l'appauvrissement de l'imaginaire érotique chez l'homme marié. Mais il confirme aussi le peu d'affinité du cinéma référentiel de Soderbergh avec l'érotisme. Bref, juste un sketch-tampon, histoire sans doute d'équilibrer le film.

Une inversion de l'ordre d'origine (à Venise, c'était Antonioni qui fermait la marche) permet de terminer sur La Main (The Hand) de Wong Kar-wai, généralement ressenti comme le sketch le plus satisfaisant. Plus longue que les autres, cette histoire d'un choc érotique qui se transforme en désir fétichiste et en amour fou est tout un mélodrame! Construit en flash-back, il raconte comment un apprenti couturier (Chang Chen) tombe sous le charme d'une courtisane de haut vol (Gong Li), crée ses robes et souffre en silence des années durant, pour finir par la rejoindre dans sa déchéance. Comme à son habitude, le cinéaste de Hongkong mêle intelligence et séduction formelle. Que cette fable sur la création - stimulée par la frustration - soit si émouvante prouve qu'il a de nouveau réussi son coup. Et cela même si, dans cette durée limitée, la forme paraît un peu moins magique que dans In the Mood for Love ou 2046.

Et si on réhabilitait enfin le film à sketches, forme impure qui réserve d'aussi belles rencontres?

Eros, de Michelangelo Antonioni, Wong Kar-wai et Steven Soderbergh (France/Italie/Luxembourg 2004). Au CAC-Voltaire, Général-Dufour, 16, Genève. A partir du 22 février.