Sexe

Erotisme: ces obscurs objets du désir

Photos coquines, objets obscènes, cassettes pornos… Depuis vingt ans, la Fondation F.I.N.A.L.E., à Lausanne, archive le patrimoine lié à l’érotisme. Elle publie «Eros, indéfiniment», un livre qui farfouille dans son fonds, et s’exhibe à la galerie Humus. Maître des plaisirs, Michel Froidevaux passe à confesse

C’est un fort volume, une somme sur la couverture de laquelle une belle dénudée s’observe dans le miroir. Ouvrage collectif richement illustré, Eros, indéfiniment reflète en plus de cent chapitres diverses facettes des plaisirs de la chair.

Ces gravures licencieuses, ouvrages qui ne se lisent que d’une main, cassettes X et photos polissonnes constituent le fonds amassé depuis vingt ans par F.I.N.A.L.E. (Fondation Internationale d’Arts et Littératures Erotiques) dans une tentative d’amender l’archéologie en remettant à leur juste place les olisbos d’ébène et les Vénus callipyges à côté des glaives de bronze et des statues martiales.

Des culs-de-lampe libertins aux études genre, des Fêtes galantes du Siècle des Lumières tamisées aux cas de surdité observés par les émules du Dr. Tissot appliqués à enrayer le fléau de la masturbation, des œuvres de Willem et Giger à celles de Louis Pauwels et Grisélidis Réal, F.I.N.A.L.E. conserve toutes les manifestations de l’éros, entassées dans des labyrinthes susceptibles de faire rougir le plus aguerri des Minotaures.

La Galerie Humus, à Lausanne, prolonge le livre en exposant objets et œuvres d’art. Cette brocante d’alcôve exhibe des jeux interactifs pour fêtes foraines des temps jadis, comme ce système de bascule projetant un moine lubrique sur une délurée, des cartes postales trouées qu’un index frétillant doit compléter, des pots-de-vin en forme d’appareils urogénitaux masculins. Et encore des sculptures d’une joyeuse obscénité comme Le Branleur de François Junod, Découverte du clitoris, de la tisserande Danièle Mussard, un bas-relief intégrant un bouton de sonnette qui fait joyeusement «dring», ou La première leçon d’amour, de Denis Guelpa, une manivelle emmanchée d’un manche…

Au milieu de ce fatras trône, débonnaire, l’ordonnateur des plaisirs, Michel Froidevaux, 65 ans. Docteur en sciences politiques, éditeur et galeriste à Humus, il préside la Fondation F.I.N.A.L.E. depuis ses débuts.

Le Temps: Michel Froidevaux, comment devient-on érotomane?

Michel Froidevaux: Principalement par goût pour l’art et par une rencontre avec le courant surréaliste. Pour les surréalistes, l’amour est un domaine cardinal. L’idée de beauté convulsive signifie que l’image est chargée de vie, de sens, d’émotion et, certainement, d’un potentiel transgressif.

– Vous avez été secrétaire du Centre Martin Luther King. Votre engagement pour la non-violence a-t-il évolué vers une forme plus hédoniste?

– Oui, sans doute. Mais il y avait déjà une dimension libertaire, ou contre-culturelle, dans notre conception de la non-violence. Naître à cette époque de bouillonnement culturel passait par le courant hippie, donc par l’hédonisme, par un goût pour les plaisirs de l’existence dans lesquels l’érotisme a sa part. Prendre en compte les composantes de l’amour et du plaisir sexuel, c’est autant de nocive agressivité en moins. Si un millionième de ce qu’on investit dans les armes de destruction massive allait aux plaisirs ici-bas, ce serait déjà un progrès.

– Eros, indéfiniment rassemble un formidable fatras thématique et iconographique…

– L’idée est de ne pas filtrer, de ne pas s’ériger en arbitre des élégances ou des inélégances. Le domaine de l’éros est au carrefour de toutes sortes de recherches, de la médecine à l’ethnologie, en passant par la mode, la danse, le cinéma, la photo. Il est vrai que sans la sexualité l’existence serait plus triste et difficilement envisageable pour l’homo sapiens.

L’autre jour, une botaniste me racontait que la vie sexuelle des fleurs avait été violemment niée. Les chercheurs qui persistaient à affirmer l’importance de la sexualité végétale, finissaient très isolés. La censure n’a pas seulement touché le domaine artistique ou littéraire, mais aussi des branches moins sensibles comme la botanique.

– Nombre d’images et d’objets que vous présentez s’apparentent davantage au Cabinet de curiosités qu’à un support d’activités onanistes?

– Pour ça, il y a sans doute aujourd’hui des moyens électroniques plus directs… Le livre reflète les activités de la fondation. Il est vrai que l’iconographie est moins érectile que subversive. Elle peut avoir une certaine virulence. Dans le meilleur des cas elle peut mettre en place une ambiance propice à la sieste crapuleuse. Elle célèbre la chose et incite à la réflexion. C’est un peu comme un livre de cuisine: les images ne font pas directement saliver, mais mettent en appétit.

– La Fondation respecte-t-elle la distinction entre l’érotisme et la pornographie?

– Pas vraiment. Selon une boutade, attribuée à Boris Vian ou à Gainsbourg, «la pornographie est l’érotisme des autres». On fait tous de la pornographie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. F.I.N.A.L.E. considère avec circonspection les catégorisations strictes car, au fil des siècles, ce qui était considéré comme pornographique finit par relever de la sensualité. Ou ce qu’on apprécie ici est vu comme pornographique ailleurs. On sait aussi que l’Histoire est faite de mouvements de balancier et qu’il y a de fâcheuses tendances au retour à l’ordre moral…

– La pornographie renvoie aussi à une dimension industrielle, à l’exploitation des corps…

– C’est vrai. Mais les critères d’ordre esthétique sont plutôt fixés par des gens cultivés. Peut-être un camionneur exprimera-t-il ses sentiments amoureux d’une manière plus directe, plus crue. Les beaux esprits pourraient la juger pornographique. C’est la distance qui sépare l’estampe japonaise de l’art brut. Le monde érotique englobe beaucoup d’éléments, comme la cuisine aphrodisiaque qui concerne des repas fins et amoureux – pour la cuisine pornographique, il faut aller au McDo où l’éventail est limité et répétitif… Même chose en matière de musique.

Ceci dit, je comprends que certains reprochent à l’érotisme un côté un peu faux-cul, lèvres pincées, petit doigt levé, bon chic bon genre qui limite l’ouverture du spectre amoureux.

– L’érotisme est-il de droite ou de gauche?

– L’érotisme est politique, car il se rapporte à l’homme et à la société. Mais il transcende les clivages habituels. En principe, les tenants d’un ordre strict, étroit, hiérarchisés ne sont pas toujours ouverts aux débordements. Les dictatures, les théocraties se méfient de ce genre de choses. Les Républiques socialistes sont très prudes et répressives – officiellement en tout cas. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe pas des choses dans les corridors du Politburo… Mais à Cuba, république socialiste des tropiques, il règne une telle sensualité que le régime a dû en tenir compte. Les douanières ont le droit de porter des jupes courtes et un concours annuel d’art érotique était toléré. En même temps, les homosexuels étaient persécutés et les sidéens enfermés…

– Internet ne va pas abolir tout un pan de la production érotique?

– Il peut aussi amener d’autres formes d’expression. Mais il est vrai que la dimension de concours Lépine pourrait disparaître, ringardisée. Cette forme d’art populaire me plaît beaucoup. En Seine-et-Loire, il y avait un Musée du Poilu. Les soldats immobilisés dans les tranchées fabriquaient toutes sortes d’objets permettant à leur imaginaire de sortir du bourbier. Beaucoup étaient liés à l’érotisme: des dessins, des objets sculptés, des poèmes écrits sur des feuilles d’arbre en piquant des trous avec une aiguille.

– Avec F.I.N.A.L.E. et la Fête du Slip, la ville de Lausanne est-elle un terreau propice à l’éros?

– L’histoire de la ville a quand même été marquée de façon indélébile par le Dr. Auguste Samuel Tissot… Terreau propice? Lausanne abrite aussi la Collection de l’art but qui met en valeur les marges. Issue d’une génération plus récente, la Fête du Slip est vivifiante. Il y a aussi eu une tradition du burlesque au Lido. Ces manifestations sont plutôt liées à des individualités, à l’air du temps.

Ceci dit, l’éros reste un domaine chaud qui refroidit les éventuels bailleurs de fonds. Les institutions culturelles n’aiment pas trop voir leur nom attaché à ce genre de choses. Mais par rapport aux 113 millions qu’a coûtés l’extension du musée national de Zurich, nous sommes des nains de jardins. Priapiques, certes, mais des nains de jardin…

– Eros, indéfiniment semble rappeler que l’humour et l’amour font bon ménage?

– Il y a un compagnonnage entre l’humour et l’émotion. Le rire et l’éros sont deux façons d’affirmer le potentiel de l’individu. L’éros et la liberté sont consubstantiels.

– Que répondez-vous à la question posée par Frank Zappa: est-il possible de rire en baisant?

– Il me semble qu’une dame est plus susceptible de ressentir la double joie du rire et du plaisir physique. Le monsieur doit plus se concentrer. Dans la phase préliminaire, le rire est possible; il devient plus difficile pendant le coup de feu. Je crois que les hommes sont plus graves, presque austères. A un spectacle des Chippendales, les femmes rient et se tapent sur les cuisses. Tandis qu’à un spectacle de strip-tease, c’est presque une ambiance de cathédrale.


A lire

Eros, indéfiniment, collections F.I.N.A.L.E., 434p.

La sortie du livre s’accompagne de nombreuses festivités à Lausanne, rencontres, lectures, tables rondes, exposition, jusqu’au 29 octobre.

http://fondation-finale.org

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